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Full text of "Poésies de John Keats"

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POESIES 

DE 

John Keats 

TRADUITES 

PAR 

E. DE CLERMONT-TONNERRE 

PRÉCÉDÉES D'UNE PRÉFACE DE E. HOVELAQUE 

D'UNE BIOGRAPHIE 

ET DE DOCUMENTS INÉDITS 



TROISIEME EDITION 



PARIS 
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 

IOO, RUE DU FAUBOURG-S AINT-HONORK, 100 



PLACE BEAUVAU 



1923 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/posiesdejohnkeOOkeat 



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• H 6 



POÉSIES 



DE 



John Keats 







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PORTRAIT D APRES NATURE, PAR SEVERN 
Document obligeamment prêté par the Pierpont Morgan library fNew-Yorfc 



POÉSIES 



DE 



John Keats 

TRADUITES 

PAR 

E. DE CLERMONT-TONNERRE 



PRÉCÉDÉES D'UNE PRÉFACE DE E. HOVELAQUE, 

D'UNE BIOGRAPHIE 

ET DE DOCUMENTS INÉDITS 




NOUVELLE ÉDITION 



PARIS 
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 

IOO, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORB, 100 



PLACE BEAU VAU 



IQ22 



PRÉFACE 



JOHN KEATS 



.... // a cesse de vivre a vingt-cinq ans et 
jamais poète à cet âge ne laissa pareille moisson 
de beauté. Encore sa dernière année appartient- 
elle toute à la mort : elle ne fut qu'une agonie 
de corps, de cœur et d'esprit. Devant la brièveté 
tragique de cette vie si riche en promesses, 
devant la splendeur de l'œuvre accomplie entre 
1S16 et 1820, on se sent pris d'une mélancolie 
de pitié et de regret qui voudrait s'exprimer 
autrement qu'en quelques mots secs de présenta- 
tion. Mais puisqu'on me les demande, je m'effor- 
cerai de dire, si brièvement que ce soit, ce que 
fut ce poète trop peu connu en France, que ses 
pairs, depuis Shelley jusqu'à Tennyson, Swin- 
burne et Rossctti, mettent au premier rang des 
poètes anglais. 

Sa vie tient en quelques lignes. 

Xé le 2 g ou 3i octobre 1 j<)5 au cœur de 



XI 



John Kkats 

Londres, fils aîné d'un palefrenier enrichi, John 
Keats. après une instruction sommaire, entra a 
auin-e ans comme apprenti che~ un médecin 
d'Edmoniun. En i 8 / 4 il se brouilla avec lui, 
alla à Londres faire sa médecine. V abandonna 
181 5 pour la poésie qu'il aima d'un amour 
unique et fiévreux jusqu'à sa rencontre avec 
Ianny Brawne en 18 1 g. A partir de cette ren- 
contre, lentement, telle l'implacable tuberculose 
héréditaire qui pénétra en même temps son être, 
sa passion pour cette froide et insignifiante 
vetite blonde de dix-huit ans le mina, le tortura 
de désirs insatisfaits, de déchirants soupçons 
injustifiés, le brûla d'une fièvre qui déjà avait 
annihilé en lui le poète lorsqu'un soir fatal de 
février 1S20 il reconnut dans le sang artériel 
sorti de ses poumons son arrêt de mort. En sep- 
tembre de la même année, sur le conseil de . 
médecins, il s'embarqua pour l'Italie. Il s'installa 
à Rome, y t raina l'agonie lucide où il sentait se 
retirer de lui sa force et sa vie, s'évanouir peu 
a peu toute espérance d'amour et de gloire: après 
les affreuses crises de souffrance et de désespoir 
vie posthume » — c'est ainsi qu'il 
l'appelait — il mourut enfin le 20 février 1821 

— XII — 



John Keats 

en remerciant Dieu que la fin fût venue. 

Sur sa tombe il demanda que Von gravât ces 
mots : 

« ICI REPOSE UK HOMME DONT LE NOM FUT ÉCRIT 
SUR L'ONDE ». 



Tels furent les événements extérieurs de la 
vie de Keats. Il y en eut d'autres, décisifs, tout 
intérieurs : l'ébranlement causé par cette pre- 
mière lecture de Spenser en i8i3 qui le fit poète, 
sa découverte de la traduction d'Homère de 
Chapman en i8i5, la révélation de la beauté 
plastique que lui donnèrent les marbres du Par- 
thénon au Musée Britannique, son contact avec 
Boccace : toute sa vie et son art ont été déter- 
minés par ces émotions plus puissantes que toutes 
circonstances extérieures. Jamais, en effet, 
homme ne fut plus indifférent aux bruits du 
siècle, jamais homme ne vécut plus uniquement 
dans le domaine de ses rêves, dans un monde de 
visions d'art pur, dans une plus continuelle aspi- 
ration vers la beauté absolue sous toutes ses 
formes; jamais aucun ne fut plus continûment 

— XIII — 



John KfiATS 

■ré de beauté sensible, plus essentiellement 
artiste que Keats. C'est dans Spenser, Chapman, 
les marbres grecs, le Dictionnaire mythologique 

Lemprière, E . M Ht on. dans le pat 

et dam les Unes et non dans la vie que Keats 
trouve son inspiration. Les préoccupations 
morales, humanitaires, révolutionnaires, roman- 
tiques dt ses contemporains satures de la Révolu- 
tion et de Rousseau ou en révolte contre eux. 
n'effleurent même pas d'abord l'esprit de ee païen 
amoureux de la seule beauté : d'un seul bond, 
par delà les siècles, il rejoint ses vrais contem- 
porains, le Shakespeare de Vénus et Adonis. 
Spenser. les poètes de la Renaissance anglaise, 
et par eux la Grèce et les délices médiévales 
confondues : oublieux des magnificences et des 
misères de son époque, il se perd dans les jar- 
dins enchantés et les légendes de l'enfance du 
monde, tel un chevalier de la Reine des Fées 
égaré dans les marbres d'Athènes, les bosquets 
Il issus, les forêts du Latmos. 
n'est pas tout de suite qu'il a troui 
voie, mais des ses premiers pas sa direction est 
nette. L'enfant qui écrit ■• I sl«»od tip-toe upon 
a Unie hill », le début d' « Endvmion . a déjà. 

— M' - 



John Keats 

il est clair, une sensibilité physique d'une délica- 
tesse et d'une intensité voluptueuses extraordi- 
naires. En effet, à cet égard. Keats est unique. 
Jamais système nerveux n 'a plus somptueusement 
joui des prestiges sensibles des choses: en lui les 
parfums, les sons, les couleurs, les innombrables 
caresses de la matière palpitent et se répandent 
en chauds /lots de volupté : jamais sensations 
plus riches, plus abondantes ni plus précises ne 
furent accordées a un poète, et l'on conçoit eu 
les lisant que Keats ait écrit tels de ses vers eu 
laissant fondre un fruit juteux dans sa bouche. 
Mais de bonne heure che; lui la sensation cesse 
d'être une simple sensation; elle se pénètre m ys- 
térieusement d'imagination et de sentiment, 
évoque et suggère, et les épithètes de Keats ne 
s'adressent.pas à l'œil seul, mais à la profonde 
sympathie vivante qui ressuscite eu nous l'âme 
secrète des choses et non leur seule splendeur 
matérielle. Dans l'incomparable vitrail qu'est 
The Eve of St. Agnes on peut choisir au hasard 
les exemples .-qu'on prenne la première strophe 
la seconde, toutes : « Une idée soudaine lui vint 
comme une rose épanouie empourprant tout son 
front , dira Keats de Porphyro. et telle est en 



XV 



John Keats 

lui la naissance éblouissante et soudaine des 
images, et ses paroles sont comme les pierreries 
que dénoue sa Madeleine demi-nue, « tièdes de 
sa chair », splendidcs, odorantes et troublantes, 
chargées d'émotion, pénétrées d'imagination 
autant que de sensualité. 

A cette richesse de sensations, d'abord étalées 
à foison pour elles-mêmes, puis disciplinées et 
à mesure qu'il avance, de plus en plus spirituali- 
sées et glorifiées par de subtiles associations 
d'idées, d'émotions et de sentiments, Keats 
ajoute un don unique d'expression, un sens pr<j- 
fond de la magie des mots alliés, de la puissance 
d'évocation des syllabes et des rythmes: che; lui 
les réussites verbales sont dès la première heure 
innombrables, et ce sens de la rareté, de la 
magnificence, de la beauté mystérieuse du Verbe 
s'affine, s'enrichit et se purifie de poème en 
voème. A cet égard nul poète anglais ne l'a 
dépassé. Je ne vois guère que le parfait artiste 
en mots que fut M Ht on qui ait égalé sa 
curiosa félicitas; leur maîtrise est pareille et 
leur œuvre une perpétuelle création de beauté 
verbale. C'est dans le texte qu'il faut citer l'in- 

— XVI — 



John Keats 

traduisible perfection de ces phrases, tantôt 
semblables aux joailleries de la verrière de la 
Veille de la Saint-Agnès, 

« Innumerable of stains and splendid dves, 
As are the tiger-moth's deep-damasked wings » : 

où 

« ....'Mong thousand heraldries. 
And twilight saints and dim emblazonings, 
A shielded scutcheon blush'd with blood of 
queens and kings » ; 

tantôt lourdes de richesse comme les trésors par- 
fumés apportés 

« From silken Samarcand to cedardVi Leba- 
non » : 

fraîches comme les 

« Hushed, cool-rooted rlowers, fraiirand-eved » ; 

pures comme cette unie grecque : 

« O Attic shape! Fair attitude!.... 
Gold Pastoral! » ; 

ou vibrant d'une infinie et mystérieuse résonance 
comme ce chant du rossignol 



XVII 



John Keats 

« .... That oft-times hath 
Charm'd ma^ic casements opening on the foam 
Of perilous seas, in faery lands forlorn : 

ou encore tissées d'un inextricable mélange de 
sensations, d'émotions et de sentiments comme 
dans ces vers : 

« Unto her heart her heart was voluble. 
Paining with éloquence her balmy side 

on bien dans les derniers vers qu'il ait écrits, 
ict incomparable sonnet (28 septembre 1 S 20 ). où 
Keats décrit l'étoile 

« Watching with eternal lids apart 

Like Nature's patient sleepless Eremite. 
The moving waters at their priestlike task 
Of pure ablution round earth's huinan snores . 



■':■ 



« Je voudrais une existence de sensations 
plutôt que d'idées », a dit Keats adolescent, et 
pour beaucoup Keats n'est que le poète de la 
seule beauté sensible. Ce jugement est aussi faux 
que la légende accréditée par liyron et par 
Shelley et qui i eut que le viril Keats soit mon 



XVIII 



John Keats 

d'une critique brutale. La rapide analyse des 
deux traits distinetifs de la poésie de Keats, les 
citations que je viens de faire, à elles seules 
suffiraient à montrer la variété de son œuvre : 
révolution qui s'est faite dans son génie est 
plus difficile à saisir. Il nie serait doux d'en 
marquer les étapes. Je dois me contenter de 
quelques notes très brèves. 

Depuis les premiers vers tumultueux du recueil 
de 1S1 j, depuis cet admirable, décevant et irri- 
tant Endymion que nul n'a jugé plus sévèrement 
que Keats lui-même, — Mon esprit, disait- il, 
était alors un jeu de cartes éparpillé — jusqu'au 
recueil de 1820, che; lui le progrès est incessant. 
Toute sa conception des fins de la poésie lente- 
ment se transforme. C'est dans ses lettres plutôt 
que dans l'analyse, impossible ici, des poèmes 
que nous verrons le sens de cette transformation. 
Dès 1818, il écrivait de Tcignmouth à son ami 
Bailey : « C'est une belle chose qu'un paysage, 
mais la nature humaine est plus belle ». De bonne 
heure il a entrant « une vie plus noble 1 que sa 
vie de jeune dieu enivré de la beauté du monde, 
une vie où il rencontrerait « les agonies et la 
lutte des cœurs humains ». I:n mai 18 18 il 

— xix — 



John Keats 

écrit a Reynolds : Je compare la vie humaine 

à une grande demeure contenant beaucoup de 
chambres : je ne i>ous en décrirai que deux, les 
portes des autres étant encore fermées pour moi* 
La première dans laquelle nous pénétrons, je rap- 
pellerai la chambre de l'enfance : nous y restons 
aussi longtemps que nous ne pensons pas. Nous y 
demeurons longtemps et quoique les portes de la 
deuxième chambre soient grandes ouvertes sur la 
vive lumière intérieure, nous ne nous soucions pas 
de nous avancer vers elles: à la fin seulement nous 
y sommes insensiblement attirés par l'éveil en 
nous du principe pensant. A peine entrés dans 
la seconde chambre, que j'appellerai la chambre 
de la pensée vierge, nous sommes grisés par la 
lumière et l'atmosphère; nous n'y voyons qu'a- 
gréables merveilles et songeons à nous y arrêter 
pour jamais dans les délices. Cependant parmi 
les effets que produit cet air que nous respirons 
il en est un terrible : Notre regard aiguisé 
pénètre dans le cœur et la nature de l'homme: 
nos nerfs découvrent que le monde est plein de 
misère et de désespoir, de douleur, de maladie 
et d'oppression: par là cette chambre de la pen- 
sée vierge s'assombrit peu à peu et eu même 



xx 



John Keats 

temps, de tous côtés, beaucoup de portes s'ou- 
vrent; mais elles sont toutes dans la nuit et ne 
conduisent qu'à la nuit. Nous ne voyons pas 
l'équilibre du Bien et du Mal.... Nous sentons le 

fardeau écrasant du Mystère . Si nous vivons 
et si nous continuons à méditer, nous explorerons 
nous aussi ces noirs passages . 

— // n'a pas vécu, et le temps de ces médita- 
tions lui fut refusé. Il n'a guère dépassé la 
chambre de l'Enfance et de la Pensée Vierge. 
Mais dans Isabella. dans Hyperion, dans les 
grandes Odes, dans les fragments dramatiques 
d'Oûio the Great et de King Stephen nous 
voyons plus qu 'une promesse de grandeur future. 
A l'incohérente ivresse qui verse pêle-mêle dans 
ses premiers poèmes les émerveillements et les 
balbutiements de ses jeunes sens ravis succède 
une plus rigoureuse discipline d'art, une parole 
plus soutenue et plus pure; l'hymne éperdu à la 
Vénus Terrestre se transforme en de plus 
graves, de plus profonds, de plus pénétrants 
accents dans les Odes, dans Hvperion; et peut- 
être en songeant aux progrès accomplis depuis 
Endvmion, aux merveilleux chefs-d'œuvre que 
sont /'Ode au Rossignol, /'Ode sur une Urne 



XXI — 

b. 



John Kbats 

Grecque. A L'Automne, la Veille de la Sainte- 
Agnès, la Belle Dame sans Merci, le fragment 
4'Hyperion, ne sera-t-on pas éloigné de penser 
avec Matthew Arnold et Browning que la plus 
grande perte subie par la littérature anglaise 
depuis Shakespeare est peut-être celle de cet 
lescent de génie. 



Je ne puis terminer ees brèves notes sans dire 
un mot de la difficulté particulière que présente 
tente traduction de Keats. Faut-il l'avouer? 
l'entreprise me parait presque désespérée : de 
pareilles perfections d'expression ne se rendent 
pas. Che; aucun poète l'alliance de la pensée ou 
la sensation et de la forme n'est plus intime, 
plus mystérieusement belle et séduisante: che; 
aucun peut-être la phrase n'est plus dense, plus 
savamment tissée d'associations subtiles, d'inten- 
tions, d'impressi >ns entrecroisées en mailles ser- 
rées et chatoyantes; che- aucun peut-être la 
ne revêt plus naturellement une forme 

us opposée dans sa troublante richesse sensuelle 
aux froides notations précises de notre langue 
abstraite si peu chargée de matière. 

— XXII — 



John Keats 

Traduire Keats en français, n'est-ce pas vou- 
loir rendre la rayonnante splendeur d'une ver- 
rière par une sèche grisaille? C'est dire qu'une 
réussite même imparfaite est déjà une victoire. 
C'est un grand courage qu'a eu la traductrice. 
Toute notre reconnaissance lui est due d'avoir 
affronté les périls de cette aventure. M. Robert 
de Montesquiou disait il y a longtemps fi) : 
" Keats, le délicieux Keats, s'attarde. » Grâce à 
elle le voici parmi nous et le lecteur français 
possède enfin quelques vers, — je les eusse vou- 
lus plus nombreux et plus significatifs encore, 
mais alors c'est presque tout Keats qu'il eût 
fallu traduire — d'un des plus purs amants de 
la Beauté. 

Emile HOVELAQUE. 



(i) Voirdans les Autels privilégiés l'étude sur William 
Blake. 



— XXIII 



BIOGRAPHIE 



JOHN KEATS 



La poésie est naturelle à tèus les hommes. Elle 
est faite pour enchanter l'esprit, l'exalter, et 
l'élever chaque jour au-dessus du jour. 

Mais si la poésie n'est qu'un accident, une 
interruption dans l'ordre et l'occupation des 
pensées et des actes, mieux vaut la reléguer 
sous le titre de charabia ou de jeu d'adresse. 
Qu'on sache cependant que le Verbe est Dieu! 

« Je m'aperçois que je ne peux pas vivre sans 
poésie, sans la poésie éternelle; la moitié 
du jour est insu (Usante, il me le faut tout 
entier... ». écrirait John Keats à vingt-deux ans. 

Admettons qu'un jeune Anglais de 1840, soup- 
çonnant un autre univers que celui qui l'entoure, 
ressente une soif de poésie, quel poète de son 
temps lui apportera ce qu'il cherche? 

Coleridge et Wordsivorth, Byronet Shelley 
l'entourent de leurs livres: mais il n est pas asse~ 

XXVII — 



John Keats 

instruit, il n'a pas asseç reçu pour sentir cette 
poésie, qui passe au-dessus de sa compréhension 
sans l'émouvoir. Ardents citoyens, humanitaires 
passionnés, leurs oeuvres maudissent les tyrans, 
exaltent toute la liberté; le souffle de la Révolu- 
tion française secoue leurs strophes. Or. un 
jeune homme n'a pu être déjà tyrannisé par 
la superstition religieuse, le militarisme ou le 
matérialisme politique, ces thèmes des poètes 
romantiques de l'Angleterre au commencement 
du XIX e siècle. 

Shelley, dans une ode, s'attaque môme au 
ministre Castlereagh qui opprime les travail- 
leurs. 

Coleridge s'abandonne aux spéculations phi- 
losophiques, et sa pensée /lotte, obscure et sans 
limites, puisqu'elle ne se repose jamais sur le 
réel. Son poème le plus célèbre. The Ancien! 
Mariner, est bien désuet. puisqu'il n'en reste que 
le titre. 

W'ordsworth est trop passif. Il aime tout ce 
qui est bon et faible : les enfants, la r ici liesse, 
la nature soumise; il s'émeut devant un tendre 
daffodi] annonçant l'arrivée heureuse et attendue 
du printemps. Wordsworth rend peut-être 

XXVIII — 



John Keats 

meilleur, mais ne pourra satisfaire V adolescent 
altéré, qui cherche encore autre chose, malgré ce 
renouveau du merveilleux dont quelques-uns de 
ces poèmes sont baignés. 

Le divers et tumultueux Byron fatiguera son 
jeune lecteur, sans remplir d'eau fraîche le 
creux de sa main. 

'L'assoiffé, qui veut sortir du carré de sa 
chambre, entendre d'autres sons que ceux des 
camions roulant sur le pavé des rues, qui rêve 
d'une campagne encore plus verte que celle de 
l'été, qui veut atteindre le ciel, voir la nuit des- 
cendre sur des sommets, sentir que tout est pal- 
pable et que rien ne dure, ouvre les poèmes de 
John Keats, il les lit, et aussitôt un plaisir nou- 
veau l'envahit; il est touché par la grâce : 
Usait. 

Keats, un des plus grands poètes de l'Angle- 
terre et du monde, sera aimé avec passion, 
eùt-on vingt, quarante ou soixante ans. Dans 
l'adolescence, il charme par la féerie vraisem- 
blable de ses poèmes, plus tard il attire et retient 
à jamais par le rythme de ses strophes, la magni- 
ficence des mots et leur merveilleux arôme qu'il 
nous donne à respirer. Malgré la plénitude 

— XXIX — 



John Keats 

dionysiaque de son paganisme, une essence de 
mélancolie, perceptible a peine, pénètre certains 
mes et les rend fins beaux, plus humains et plus 
tristes que bien des lamentation 

John Keats était Gallois d'origine. Mais que 
signifie pour un Anglais le lieu de sa naissance, 
la Grande-Bretagne est petite et rapetissée 
encore par la similitude de ses comtés. Il naquit 
à Londres, le Si octobre ij ( j5, et passa les 
huit premières années de sa vie a Finsbury- 
l'avouent, che; ses parents. Son père était loueur 
de chevaux près de la (lit y. Ce lieu met au cœur 
du petit Londonien l'habituel esoin de ses habi- 
tants pour les champs et t"a;ur. Plus tard, il 
écrira : 

A celui qui longtemps fut emprisonné dans la 

ville 
Il est bien doux de regarder la libre étendue 
Du ciel ouvert. — de murmurer une prière 
Au sourire large du bleu firmament... 

Les villes anglaises ressemblent a des corons 
— corons pour des pauvres OU des riches — 
corons néanmoins : le symétrique alignement des 

maisons en briques enfumées, les trottoirs en 

— XXX — 



John Keats 

bitume, et ces petites portes derrière des grilles 
emprisonnant l'Anglais dans la solitude de ses 
parler s. le rejettent avec frénésie dans la cam- 
pagne. 

L'enfant Keats aspirait à la rue du ciel qui 
lui était dérobe par le plafond brumeux de la 
Ville. A l'école d'Enfield, dans le Middlessex. 
où il fut envoyé, il respire satisfait. 

Excessif — car il fut toute sa rie un être de 
passion — il subissait les modes de ses humeurs 
changeantes : coléreux, batailleur, fer, ou cher- 
chant à rire, à bouffonner, puis triste et 
inquiet. 

Sa taille était petite, son visage beau arec des 
veux et incelants; ses proches subissaient son 
prestige, sans pouvoir prédire l'usage qu'il 
ferait de cette fougue entraînante. 

Vers sa quatorzième année, ces élans trou- 
vèrent un splendide horizon où s'ébattre. Il se 
prit, a ce moment où l'enfant devient un adoles- 
cent, d'ime grande passion pour l'étude. Il lisait, 
il lisait sans cesse: il lut et apprit davantage 
pendant cette année que d'autres écoliers de la 
race des ruminants n'absorbent en dix ans. Il ne 
lâchait plus ses livres, il mangeait devant un 



XXXI 



John Keats 

livre, sans quitter les lignes des yeux; il lisait 

pendant les récréations, debout, adossé à un 
arbre; le matin, avant l'heure de l'étude: le soir, 
sous la lampe, les dix doigts enfouis dans les 
e lier eux, comme pour creuser dix canaux par 
où pénétrerait le savoir qu'il roulait absorber. 

Le lecteur est mille fois plus important que 
les lectures, et l'adolescence livrée à elle-même 
trouve comme par miracle ce qu'il lui faut. 

John Keats plongea son esprit dans le courant 
des histoires Imaginatives du monde. L'Ecosse 
et le Pérou lui apportèrent des fantaisies 
extrêmes. Mais les brumes gothiques et le par- 
fum des iles tropicales, n'auraient pas donné une 
résistance suffisante où appuyer ses rêveries, si 
un livre entre tous n'eût illuminé définitivement 
son imagination poétique : Le Dictionnaire 
mythologique de Lamprière lui est révélé. 

Il eut par les maigres dessins qui ornent ce 
livre l'intuition du monde des formes pures 
Son âme géniale en déduisit le sens parfait de 
la beauté. 

L'esprit de John Keats a un merveilleux sens 
elliptique: des rapprochements d'idées uniques, 
et des images fraîches et intenses lui vivi- 

XXXI [ — 



John Keats 

fient sans cesse l'imagination. Bientôt, si un 
jour s'écoule sans qu'il ait écrit, une angoisse le 
saisit. 

Cette angoisse ne venait-elle pas de l'impla- 
cable métronome caché qui comptait les heures 
de la courte vie dont il avait la prescience : fié- 
vreux. Use hâtait. Les esprits d'élite qui meurent 
jeunes le savent, et ils accomplissent tôt leur 
tâche. On les croit précoces, ils sont pressés par 
un galop intérieur qui les mène vers leur desti- 
née dans le temps découpé d'avance. 

Chatterton, Mozart, Chénier, Keats, Rim- 
baud, Renée Vivien, ont pressuré la dernière 
goutte de leur cœur, avec ponctualité. Ils furent 
exacts au rendez-vous. Qu'importent après tout 
l'échafaud, les fioles, le désert arabique, les 
stupéfiants! Ils ont laissé ce qu'ils avaient à 
laisser. Elisabeth Browning l'a dit superbement : 

L'âme de Keats, de celui qui ne grandit pas 
En progrès graduel comme les autres, 
Mais tournant largement sur son axe personnel 
S'accomplit lui-même en vingt années parfaites 
Et mourut — jeune? — Non pas sa vie fut 
une longue vie 

XXXIII — 



John Keats 

Distillée en une simple goutte comme une 

larme 
Sur la joue glacée du monde pour L'enflammer 
A jamais . cette grande âme géniale 

Rend étrange, impossible à comprendre 
Que tant de poètes écrivent jusqu'en leur 

ïcrépiti 

John Keats était bon latiniste, il était familier 

avec Ovide et avec Virgile, dont il traduisit 
/'Enéide. Le doux Fénelon l'attira. Telle une 
abeille diligente et sage : il choisit parmi les êtres 
morts et vivants, ceux qui lui étaient nécessair 

C'est la grande affaire, l'unique de sa vie. 

Quand il est obligé de quitter l'école, a la 
mort de ses parents, et de prendre un métier, 
son tuteur l'engage comme aide-chirurgien à 
Edmonton, près d'Enfield. 

Cette nouvelle occupation lui pi ait. car à 
peine interrompt-elle ses habitudes de lecture, 
et de rêveuses promenades dans la campagne. 

Il allait souvent à Enfield retrouver son ami 
Clark, un être délicat, aimant comme lui la y - 
sic. et les deux jeunes gens augmentaient leur 
exaltation en la vartageant. 

— xxxiv — 



John Keats 

Keats lut Chaucer et Shakespeare, mais c'est 

à la suite d'une lecture des vers de Spencer qu'il 
se sentit, lui aussi, un poète, non pas un ver- 
sificateur, mais celui qui reçoit l'inspiration. 

Il écrivit quelques fragments, des pièces cha/'- 
mantes; mais le génie intérieur n'est pas encore 
soulevé. 

Un soir, Clark lui apporte Homère, traduit 
par Chapman. Brûlés d'enthousiasme, ils lisent 
jusqu'à l'aube. Et au lever du jour. J. Keats 
écrit le sonnet : « En ouvrant Homère », où se 
confondent les chocs impérieux reçus en divers 
endroits. 

... Alors je me sentis pareil au guetteur du 
firmament 

Lorsqu'à ses yeux surgit une planète nouvelle... 

L'étrangeté de ce beau sonnet gît dans le 
rejet de l'image finale. Le contact arec l'ho- 
rizon homérique frappe le poète d'un silence 
émerveillé : tel Corte; regardant pour la 

première fois le Pacifique du haut d'un pic à 
J) arien. 

Son esprit, comme la ruche de l'abeille, is full 
to the brim : il contient, a portée de V imagina - 



XXXV 



John Keats 

tion tous les beaux aspects de l'univers, et il aime 
a les mêler à la rie quotidienne — Où et es- vous 
maintenant? — écrit-il à sou ami Leigh Ilunt. 
qui publiait un volume de poésie : En Judée, en 
Cappadoee, ou dans cette partie du Liban qui 
avoisine C y rené ?. . . i 

Plus tard, dans la Veille de la Sainte-Agnès, 
il évoque ainsi naturellement le Liban, dans cette 
délicieuse strophe : 

... De radieux sirops au parfum de cannelle, 
Du miel et des dattes apportées par des galions 
De Fez. et des friandises épicées venant toutes 
De la soyeuse Samarcande ou du Liban riche 
en cèdres. 

Sa fantaisie dessine des crochets plus inatten- 
dus que ceux d'une hirondelle poursuivie par le 
soir et par V orage. 

Subtil jardinier de son âme. John Keats sut 
choisir l'ambiance nécessaire à son développe- 
ment. 

Il a des amitiés masculines fortes et salu- 
taires, et les garde par ses qualités d'adolescent 
et de poète. Ses amis sont : Leigh Ilunt, poète, 
critique, directeur du journal libéral The Exa- 

— xxxvi — 



John Keats 

_ - . # 

miner, esprit généreux et pif; J. H. Reynolds, 
également poète; le peintre Haydon. 

Ils l'admirent, V exaltent. L'un le convainc 
de quitter la profession médicale pour s'aban- 
donner complètement à la poésie. Et Keats obéit, 
malgré les difficultés matérielles. Le fâcheux 
rappel de celles-ci irrite parfois ses nerfs sen- 
sibles. 

Les marbres du Parthénon rapportés par 
lord El gin exaltent son génie. A la vue de ces 
chefs-d'œuvre éternels — incompris alors des 
Anglais — il est étreint du frisson de la beauté 
et de V angoisse de ce qui passe. Il se sent 
humble, chétif, comme un passereau, devant ces 
marbres enfermant dans la plus durable des 
matières les mouvements et la forme. 

Haydon, en lui expliquant la beauté mathé- 
matique de la technique, donne à son art de 
poète un enseignement précieux. Keats se rend 
compte de la valeur d'une concision, des idées et 
des images ramenées vers un centre, du poli des 
détails, de la perfection des plans. Il rapporte 
leur exemple dans ses poèmes. A partir de ce 
jour, il bannit les trop faciles métaphores, les 
inutiles enjolivements — procédés imités des 

— XXXVII — 



John Kl ATS 

poètes antérieurs, manière qui n'est pas la 
sienne. 

Et devant ees marbres du Parthénon. John 

Keats est frappé d'une sorte de terreur : il sait 

la brièveté de sa vie, son incapacité, et lui qui 

n'est fait que pour sentir et dire son amour du 

beau, il ne peut que balbutier : 

Mon esprit est trop faible : le sentiment de h 

mort 
Pèse lourdement sur moi comme une torpeur 

invincible... 

Cette détresse ne le quittera jamais et viendra 
sourdre sous la joie dionysiaque. 

Après s'être imbibé de ces aspeets. Keats écrit 
deux sonnets, dont l'un est par fait . Et plus tard, 
son Ode à TUrne grecque est encore inspirée par 
cette première vision. 

S'il n'est pas encore maître de sa technique, il 
l'est de ses inclinations. Et jalousement, il ferme 
l'accès de son âme à ce qu'il a jugé devoir lui 
rester étranger. 

Keats connut Shellc]'. l'admira, mais ne 
voulut pas d'intimité. Deux vases également 
remplis d'eau ne peuvent rien recevoir l'un de 

— XXXVIII — 



John Keats 

l'autre. C'est ce que Keats sentit nettement. En 
outre, il craignait que les alluvions métaphy- 
siques et politiques de Shelley vinssent altérer la 
fraîcheur de son inspiration de poète anglais, 
conscient de lui-même. 

Il ne voulait chanter que la beauté : la beauté, 
plus que la connaissance, lui importait. Il vou- 
ait être pur. pour accomplir la tâche sacrée qui 
force le poète véritable à s'immoler comme un 
martyr pour sa foi. Platon l'a dit : « Nous 
chasserons les poètes de la République », ce qui 
signifie que les poètes doivent tenir une lyre 
pour charmer les hommes, mais qu'ils ne doivent 
pas s'immiscer dans le domaine des affaires du 
siècle. 

— « Je ne suis sûr de rien, sinon du caractère 
sacré des affections du cœur et de la vérité de 
l'imagination. La beauté conçue par l'imagina- 
tion est réelle : qu'importe qu'elle ait eu ou non 
une existence antérieure. J'applique la même 
idée à toutes nos passions et à l'amour : elles sont 
toutes dans leur essence créatrices de beauté 
essentielle. » 

Endymion débute par ce vers célèbre : 
Toute beauté est une joie éternelle... 

— XXXIX — 



John Keats 

et dans le dernier vers de l'Ode à l'Urne 
Grecque. Keats écrit : 

La Beauté est Vérité, la Vérité Beauté — 
C'est tout ce que vous savez sur terre 
Et c'est tout ce qu'il vous faut savoir! 

En iSij, John Keats publia son premier 
recueil de poèmes, qui n'eut pas de suecès. « 77 
plut à une douzaine d'amis et déplut à une dou- 
zaine d'inconnus. » 

Tous les dons de Keats sont là, bien qu'inéga- 
lement perceptibles. Il y a des vers admirables, 
des longueurs parfois, des trébuchements d'en- 
fant qui a encore besoin de s'accrocher aux 
meubles, car il est faible quand il imite ses 
maîtres, les poètes Elisabethains et Spencer, 
mais plus fort quand il leur échappe. 

Certains poèmes annoncent les chefs-d'œuvre : 
J'effleurais de mes pas le sommet d'une colline 
est le magnifique prélude ^'Endymion. et la 
Veille de la Sainte-Agnès se dégagera des 
rêveries de Calidore : le jeune Calidore fait 
prévoir Porphyro : 

... Il était de fait. 
Un homme d'élégance et de haute stature. 

— XL — 



John Keats 

Et le balancement de ses plumes 
Serait aussi haut que les baies d'un prunier 
sauvage... 

et lorsque Cassia pose sa main sur l'épaule de 
Calidore : 

Et alors il la caresse avec sa joue heureuse... 

les douceurs de Madeline sont là. 

Keats a un goût marqué pour le sonnet. Il 
sent la nécessité d'enfermer sa pensée vaga- 
bonde : 

Qui n'a déclamé le sonnet s'élevant fortement 
Jusqu'à son apogée, puis retombant avec fierté. 

Plusieurs de ces sonnets sont excellents, et les 
épitres et les sonnets à son frère Georges con- 
tiennent des phrases aux sons pleins et finis. 

John Keats peut avoir des faiblesses dans ses 
poèmes, ducs à l'inexpérience, il n'a pas de rési- 
dus; c'est pourquoi il demeure, c'est pourquoi on 
l'aime et on l'aimera toujours. Il a voulu rester 
en dehors du cercle des tâtonnements de l'époque, 
des imprécations de l'heure, se réservant d'être 
uniquement et pleinement un poète. Les sens 
éblouis et exaltés, il chante la vie et la nature. 



— XLI — 

c. 



• 



John K i:\ts 

avec un ravissement surpris que rien ne peut 

interrompre. Il donne à la simple campagne 

anglaise qui l'entoure, son sentiment dionysiaque. 
et a travers les vapeurs légères qui montent du 
sol. il voit un monde imaginaire surgi de mytho- 
logies et de légendes. 

Keats a une tendresse amoureuse pour la lune, 
d'abord pour la lune mythologique, puis il l'aime 
pour elle-même, p'mr la morbidesse qu'elle 
répand et cette attirance qu'elle inspire des 
régions supérieures où elle semble réfugiée le 
jour. Mais il ne veut pas la suivre dans ses dan- 
gereuses nostalgies, car alors il goûterait moins 
les joies de la terre. 

... Ainsi la lune 
Cette passion, la poésie — gloires infinies — 
Nous hantent, et deviennent la lumière 
Consolante de nos âmes... 

et plus loin : 

... O lune! 
La plus antique des ombres parmi les vieux 
arbres... 

ne rappe!le-t-il pas : 

— XI. II — 



John Keats 

« Bientôt, elle répandit dans les bois ce 
grand secret de mélancolie qu'elle aime à racon- 
ter aux vieux chênes et aux rivages antiques des 
mers... a 

Certes. Keats ignorait fresque tout de la 
littérature française, et le nom de Chateaubriand 
n'était pas arrivé jusqu'à lui. Mais Séléné avait 
enchanté également leur sensibilité différente, 
mais celte d'origine. L'un y puisa une sensi- 
bilité romantique dont il nourrit son orgueil 
d'aigle mélancolique pendant quatre-vingts ans: 
et le jeune Anglais y trouva l'exaltation néces- 
saire à sa courte et difficile existence. 

— Comme ce garçon pauvre est riche! Quelles 
fêtes inouïes il se donne journellement, par des 
promenades à travers quelques comtés, par les 
livres qu'il contemple : M Ht on et Shakespeare 
lui communiquent sans cesse leurs visions. Avant 
de lire le Roi Lear, il écrit un sonnet, libation 
qu'il dépose devant te pronier feuillet du livre 
sacré — car son âme est pleine de ferveur envers 
les grands poètes de jadis et les œuvres de ses 
contemporains. 

Il admire beaucoup Wordsivorth, quoique les 
deux poètes n'aient pu personnellement se com- 

— XLIII — 



John Keats 

prendre . Quand Keats, les yeux brillants et la 
joue en feu, lut à son aine le magnifique hymne 
à Pan, Wordsworth V écouta d'un air glacial, 
et le' traita de joli païen. Keats réplique par : 
vieux bigot en redingote. 

John Keats écrivit une partie <7'Endymi<m 
pendant l'été de 1817, qu'il passa à Oxford 
che\ son ami Bailcy. Il y est heureux. 

— « Cet Oxford est bien la plus belle ville du 
monde, pleine d'anciens monuments gothiques : 
cloches, tours quadr angulaires, cloîtres, bos- 
quets. . . et entourée de plus clairs ruisseaux qu'on 

n'en vit jamais Je me promène tous les soirs 

aux rives d'un d'entre eux. » 

Son épanouissement est si profond qu'il éclate. 
Il veut le communiquer à sa petite sœur Fanny. 
et lui raconte dans une lettre le plan de son 
poème. 

« Peut-être aimeric^-vous savoir de quoi il 
s'agit dans mon poème ? — 77 y a bien des années. 
un beau et jeune berger menait paître ses trou- 
peaux sur le versant d'une montagne appelée 
Latmos. Il était d'une espèce fort contemplative, 
et vivait solitaire parmi les astres et la plaine. 
ne pensant guère qu'une aussi merveilleuse créa- 

— XL1V — 



John Keats 

turc que la Lune pût devenir folle d'amour pour 
lui. Ce fut ainsi pourtant, et quand il s'endor- 
mait sur l'herbe, elle descendait du Ciel et le 
regardait passionnément pendant des heures. Et 
a la fin, elle ne peut s'empêcher de l'emporter 
dans ses bras au sommet de cette montagne de 
Latmos — pendant qu'il rêvait. Et voici l'his- 
toire dTEndymion, poème en quatre livres et en 
quatre mille vers. » 

Dans le poème d'Endxmion, Keats a prodigué 
sa jeune inspiration, jetant avec trop d'abon- 
dance toutes les sensations qui avaient saisi son 
imagination. Il a allongé inutilement cette 
œuvre. — Mais à travers les imperfections du 
poème, certains morceaux sont dû pur Keats. 
c'est-à-dire empreints de cette beauté élyséenne, 
caractéristique unique de ce merveilleux poète. 

Il imagine et il chante l'univers tel qu'il est 
en somme, tel qu'il se déploie tous les jours 
devant nos sens éteints. Il y met ce ravisse- 
ment, cette exaltation qui est la joie la plus pure 
de l'être humain. 

Mais, comme son cerveau est enrichi de 
légendes, et son imagination nourrie de mytho- 
logie dans les ruisseaux du Sussex. « aussi nom- 

— XLV — 



John Keats 

i ux que des dis . il fait courir des drvaa 

- nymphes respira:! a cas. et le dieu 

Pau s'émerr cille des architectures des nuages. 

Le prélude di .me est un salut direct a 

la Beauté. Les premiers vers c ;t la suite 

l'ont . a des balbutiements 

enthousiastes de l'enfant qui gambade au milieu 
de la nature. é par une joie physique qui 

se rit de la vie maussade. 

Le mythe d'Eudj'miou fut inventé par les 
Grecs, qui transposaient en des imaginât i' 

nés de la nature. L . 
berger de Latinos et Cynthie personnifient les 
premiers ray la lune, qui caressent i en- 

droit où les derniers ra j -ans du soleil ont disparu. 

Keats chante donc dans sou poème les amours 
Cynthie et du beau berger. Malheureuscmi 
il déverse autour de cette fable tout ce qu'il sait 

mythologie, et les pérégrinations <k 
sont très confus 

Pendant qu'il écrivait End vin ion. c'est dans 
la lecture de S ha!. :éil trouvait - 

itant le plus vif. Shakespeare a dit tout sur 
tout )>. écrit -il. 

Spencer et Shakespem :t les œuvres 

— >:lyi — 



John Keats 

furent le stimulant du génie de Keats, chantent 
aussi Cynthia. Le Marchand de Venise contient 
ces lignes : 

« La lune brille d'un pur éclat... Arec quelle 
douceur la lumière de la lune dort sur ces 
pentes... Paix! Silence! La lune dort arec- 
End union et ne veut pas qu'on 1er cille... » 

Keats écrit : « Aujourd'hui, je me sens 
capable de goûter Ha ml et plus que je ne l'ai 
encore jamais fait . 

Or, le dionysiaque Keats et le sombre Hamlet 
sont frères. 

Keats s'est attaché à la rie par une joie infi- 
nie et multiple des nerfs, dont le triste Scandi- 
nare fut dépourru. Mais leurs deux esprits ont 
vogué au-dessus des activités et des attaches ter- 
restres qui occupent les autres humains... 

Ce qui manque à ses premières œuvres est l'art 
de mettre de l'ordre dans la composition. Il a 
une asymétrie complète de la fantaisie, ce 
désordre qui répugne tant à l'esprit classique 
français et qui est, au contraire, la base des 
conceptions anglaises. Le mélange des genres 
est toléré et les émotions sont écrites telles qu 'elles 
sont ressenties. 

XLYII — 



John Ki:a i s 

Cependant l'incohérence d Kndvmion est tout 
de même moins stupéfiante que les bondisse- 
ments du sublime Vigny dans son poème d'ÉUra. 
où il abandonne brusquement l'ange et les sphères 
étoilées pour chanter successii'cmcnt : la Loui- 
siane, l'enfant delà Cl y de écumeuse et la brune 
Espagnole. 

La mythologie de Keats est traitée d'une 
façon différente de celle de tous les autres 
poètes. Ainsi le poème mythologique d'un 
poète français contemporain, écrit arec une 
grande pureté de langage, reste toutefois une 
œuvre essentiellement intellectuelle, ciselée a 
domicile. 

L'auteur n'a pas vécu des journées entières 
couché sur le dos. au milieu d'une forât de pins, 
imprégné de nature au point de ne plus savoir 
s'il est lèvent qui bruit dans les aiguilles, ou l'ai- 
guille qui reçoit le l'en t. 

Keats seul, a le don de voir les dieux de 
l'Olympe, ou plutôt il emmène avec lui cette 
troupe moitié humaine et moitié végétale. Il 
court avec elle à travers les prés et les bois, et il 
ressent la joie unique de l'homme des temps 
fabuleux. 

— xlviii — 



John Keâts 

Poursuivant son rêve de poésie dans ses pro- 
menades champêtres, l'imagination toujours 
nourrie de la lecture des poètes Eli^abéthains, 
Keats retrouve par-dessus cent cinquante ans 
d'existence anglaise assombrie par la Réforme, 
l'industrialisme et son enfant le « Pauper », 
cette époque où, servi par les sens les plus affinés 
qui furent jamais, s'épanouit radieux le bonheur 
d'exister et de comprendre. 

Il est ainsi des périodes bienheureuses où 
l'homme est à la fois humain et divin, 
menant à la perfection la belle aventure 
d'exister. 

Le jeune homme de génie qui vécut pendant la 
Révolution française et l'épopée napoléonienne, 
appartient par l'esprit aux grandes époques dio- 
nysiaques du monde... Et il le sentait si bien 
qu'il écarta avec une rigueur passionnée tout ce 
qui l'arrachait à ses imaginations, s'entourant 
d'une ceinture de flammes qui l'isolait et le 
défendait contre l'extérieur. 

Bien qu'il ne voulût pas entrer en contact avec 
les événements contemporains (sentant que les 
temps étaient proches), il écrivit cependant un 
sonnet sur la Paix, lui demandant de bénir cette 

— XLIX — 



John Keats 

Ue •■ entourée par lu guerre et de i rendre au 
Triple-Royaume son sourire brillant . Parlant 
de Napoléon, il dit : Le plus £mnd niai qu'il 
a fait a été de leur apprendre à organiser leurs 
monstrueuses armées 

End vm ion /*/// aecueilli avee une sévérité 
extrême par la critique, autant par incompré- 
hension que par un parti pris qui s'exerçait 
contre l'entourage de Keats. Leigà Ilunt et ses 
amis étaient tous traités de cockney poets par 
les revues officielles. 

La Quarterly Review et le Blackwood Maga- 
zine s'acharnent particulièrement contre la 
calme, la continue, l'imperturbable, la radoteuse 
idiotie d'Endxmion »•. 

Rapcortant à son frère Georges les âpres cri- 
tiques de ces revues, Keats explique : 

« Quand je sens que j'ai raison, aucune 
louange extérieure ne peut me donner un rayon- 
nement aussi intense que mes solitaires réper- 
cussions et mes assurances de ce qui est beau. 
J. S. a parfaitement raison quand il parle du 
« décousu » du poème df'Endymion. Cela n'est 
pas ma faute, non. bien que cela puisse paraître 
un peu paradoxal. . . J'ai écrit avec indépendance, 



John Khats 

mais sans jugement. A l'avenir, j'écrirai avec 
autant d'indépendance, mais avec jugement. Le 
génie de la poésie doit se débattre pour être 
sauvé dans chacun : il ne peut pas être développe 
par des lois et des préceptes, mais par la sensa- 
tion et la surveillance de soi. » 

Après l'échec <fEndymion, Keats avait été 
pris d un grand découragement, pleurant toute 
la nuit, car il doutait de son pouvoir physique 
d'accomplir ce qu'il sentait « bouillonner en lui- 
même ». 

Il se rendit compte de ta pauvre valeur mar- 
chande de la poésie : 

« Je suis parfois tellement sceptique que je 
regarde la poésie même, comme un simple feu 
follet bon à amuser celui que frappe par hasard 
son éclat. Les commerçants disent que toute 
chose ne vaut que ce quelle rapporte; de même 
probablement, toute recherche mentale ne tire sa 
réalité et sa valeur que de l'ardeur de celui qui 
s'y livre, étant en elle-même un néant. 

» H 11 y a pas de plus grand péché après tes 
sept mortels que de se flatter de l'idée d'être un 
grand poète ou un de ces êtres dont le privilège 
est d'user leur vie à la poursuite de la gloire. » 

— LI 



John Kkats 

Mais il veut à tout prix garder le rythme de 
la rie poétique, et préserver son sens créateur de 
l'écrasement de la vie journalière : 

...O Muse 
La fraîcheur matinale du lendemain 
Semble donner sa lumière par mépris 
Des existences mornes, dénuées d'inspiration, 
et comme des escargots, lentes... 

(Endymion.) 

Et il écrit à divers amis : 

La falaise de la poésie me surplombe... 

puis : 

« Il me semble que chacun peut, comme l'arai- 
gnée, tisser avec sa propre substance sa propre 
citadelle aérienne. Les feuilles et les brindilles 
sur la pointe desquelles V araignée fixe son tra- 
vail, ne sont pas nombreuses, et cependant elle 
trame dans l'espace une belle circonférence. 
L'homme devrait se contenter ainsi de quelques 
points a effleurer sur le fin tissu de sa pensée, et 
broder une tapisserie clyséenne, pleine de sym- 
boles pour les yeux de l'esprit, de douceur pour 

— lu — 



John Keats 

la touche de son âme, d'espace pour ses divaga- 
tions, de lumière pour ses sensations. » 

// dépend aussi de son inspiration, que ni le 
labeur, ni la volonté, ne peuvent ramener. 

« J'ai trois ou quatre nouvelles en train, mais 
comme je ne puis écrire pour le seul plaisir de 
faire de l'imprimerie, je les laisse avancer ou 
dormir selon ma fantaisie. » 

Aussitôt après la publication d'Endymion, 
Keats quitte les mythologies grecques pour aller 
visiter un autre pays de son imagination et de 
sa fantaisie, le Moyen Age italien, et il écrit le 
beau poème t/'Isabella ou le Pot of Basil. 

// a des ennuis d'argent. Quand ils deviennent 
trop cuisants, il les compare à « des orties qu'il 
aurait dans son lit » . 

Avec les quelques « pounds » que lui avaient 
laissés ses parents, il pouvait vivre tout de 
même mais à condition que sa poésie rapportât 
un peu. 

Quand son frère Tom mourut, Keats pensa 
que sa maigre succession lui fournirait encore 
quelques mois de subsistance et de repos, mais 
les corbeaux anglais, aussi impitoyables que les 
corbeaux français, s'arrangèrent de façon à ce 

— LUI — 



N K . iTS 

que le petit héritage fui dépensé en grimoires et 

prit à Keats sou temps, matière précieuse et 
irremplaçable, en le con t rai g nant a des 
démarcha cke\ les gens de loi. dans ees endroits 
ou l'encre et le papier, se décomposant sous des 
atmosphères sordides, répandent des odeurs 
infectes . 

Il songeait, tant son desespoir était grand, a 
s'engager comme ehirurgien a bord d'un vaisseau 
eu partance pour les Indes. 

Enfin, il amoneela devant lui sou petit avoir 
et le eompta. 

Si à ce moment que sou ami. le peintre 
1 lardon, atteint d'une inflammation des yeux, 
paui're et ne pouvant plus travailler, lui 
emprunte de l'argent . 

Keats répond : J'ai an cœur eette sorte de 
feu qui sacrifierait tout ce que j'ai pour te scr- 
vir. je parle sans aueune réserve: je sais que tu 

en ferais autant pour moi lai un peu d'argent, 

qui pourra me permettre de travailler et de 
wojrmger pendant trois on quatre ans. Je nespt 
point tirer quelque ehose de mes (envies: 
plus, je désire éviter la publication... Tdte à 
S bourses, mais ne vends pas tes dessins. 

LIV — 



John Kr; 

ou je regarderai cela comme un manque a 
l'amitié. 

John Keats qui écrivait : Mon amour pour 
mes frères depuis la perte de mes parents, quand 
nous étions en bas âge, et même par suite d'in- 
fortunes précédentes, est devenu pour moi une 
affection passant V amour d'une femme . avait 
pour V amitié un égale ferveur : i Je ne pourrais 
l'ivre sans l'amour de mes amis ». 

A un moment donné de sa courte existence, 
Keats se trouva entouré d'êtres privilégiés r 
les dons, la chaleur du cœur et l'intelligence. 

« Je suis convaincu qu'il y a trois choses dont 
il faut se réjouir a notre époque : l'Excursion. 
vos tableaux et la profondeur du goût d'Ha;- 
litt », écrivait Keats à Haydou. 

Tous semblent se passer Keats de main en 
main comme un joyau précieux, que chacun 
retient un instant pour en garder le scintillement. 

Il ouvre son âme devant ses amis, il les 
admire et dans sa correspondance les promené 
a travers les méandres compliqués de son esprit. 

Mais, ceux-ci étant des hommes, se prirent 
un jour en haine. Le critique Jlunt critiqua le 
peintre Ha] 'don, qui rapporta des prop 

— r.v — 



John Keats 

aigres-doux du poète Reynolds... Cela se 
résume par l'éternel : « Monsieur rende --moi 
mon chef-d'œuvre et reprenez votre croûte ». 
Pensant à ces vexations du cœur, Keats dit : 
« Elles ne me surprennent pas, Ciel! Un homme 
devrait se faire émousser la fine pointe de son 
âme afin d'être adapté à ce monde. » 

Keats connut ai?isi l'inconstance humaine, et 
n'en apprécia que davantage les amis un peu 
moins brillants mais d'un dévouement inalté- 
rable : Dilke, Bailey et Severn. 

Quelle que fût son occupation à laquelle il se 
livrait, Keats s'y consumait toujours. 

En société, il se livrait aux conversations et 
aux distractions avec une telle fougue que ces 
veille lui étaient funestes; dans la solitude, sa 
pensée devenait si intense qu'il était pris parfois 
de vertiges; à d'autres moments, il avait des 
intervalles de torpeur absolue. 

Il s'aperçut lui-même de ce déséquilibre, et en 
conçut une première alarme et vingt-deux ans. 
Il l'exprime ainsi : « Il faut subir la vie, et je 
tire certainement quelque consolation de la pen- 
sée d'écrire un ou deux poèmes avant qu'elle ne 
cesse. » 

— lvi — 



John Keats 

Il compose son fameux sonnet : 

J'ai peur parfois de disparaître 
Avant que ma plume ait épuisé les richesses de 
mon cerveau fécond... 

Par moments, un sentiment de joie s'élève en 
lui. C'est la dominante de sa nature, et cette 
i presse qui le possède semble frapper son cerveau 
d'une cymbale joyeuse; aussitôt il perçoit une 
sensation fraîche et directe, il s'enivre lui-même, 
et de la perception qu'il reçoit et de sa faculté 
a l'exprimer. 

Cependant des ennuis d'argent, la tristesse 
causée par la mort prématurée de son frère 
Tom, et sa dépression physique, avaient mis 
Keats dans un état de passivité languide asse% 
singulière. 

Ce n'est plus l'imagination joyeuse de l'ado- 
lescent qui découvre la vie avec volupté, mais 
un commencement de maturité inquiète le 
rend « anxieux comme un daim » aux écoutes. 
Il perçoit pour la première fois, au fond de 
l'horizon, des échafaudages métaphysiques que 
son esprit ne peut encore embrasser. 



— LVII — 

d. 



John Keats 

l)c ce côté, sa pensée s'embue, car il n'est pa> 

un penseur, mais un poète, un être frappé par 
l'image et enivré d'émotions verbales. 

L'imagination de Keats commence a mûrir. Il 
se plait moins à folâtrer arec de jeunes déesses, 
et entreprend une sorte de poème épique grave 
et beau par intermittences : H v pur ion. Riche et 
profonde, sa pensée résonne comme un chant 
d'orgue, pour dire la vieille théogonie des pre- 
miers âges du monde, la lutte des Titans contre 
les dieux nouveaux. 

Keats est évidemment imbibé de la pensée mil- 
tonienne. Mais M Ut on est biblique comme 
Vigny; et pas plus que Shakespeare, Keats ne 
connut l'esprit du christianisme. Tandis que 
M il fort, le puritain, voit, dans ces luttes épiques, 
les distinctions du bien et du mal. Keats, le païen, 
voit surtout les luttes des forces blanches contre 
les forces noires — c'est-à-dire que les êtres 
encore inf ormes et lourds, doivent céder la place 
aux êtres de lumière — et son poème s'achève 
par l'apparition d'Apollon, dans l'île enchante- 
resse de Délos. 

Keats est un grand artiste visuel. Son imagi- 

JE 

nation a besoin d'éléments optiques. Dés qu'il ne 
— i.vni — 



John Keats 

peut se représenter les scènes dont il parle, il 
devient fumeux et incompréhensible. C'est le 
regard qui met en branle toutes ses répercussions 
cérébrales. Il voit avec l'œil d'un peintre, et décrit 
les tableaux qu 'il compose et agence arec un souci 
parfait des plans, des valeurs. 

Ainsi, dans Endvmion, le char de Bacchus 
s'avançant t rainé par deux léopards, et le jeune 
dieu bondissant au-devant d'Ariane, est un 
tableau parfaitement dessiné et peint. 

La vision de Keats peut aussi être sculpturale. 

La partie du poème «i'Hvpérion où il relate 
l'accablement de Saturne quand il a perdu son 
royaume et la déesse Théa penchée vers lui, lui 
murmurant à l'oreille des paroles réconfor- 
tantes, découpe un groupe qui évoque Michel- 
A nge. 

Sa face était large comme celle du sphinx 
thébain... 

Et ces lignes ne sont-elles pas suggestives : 

Le vieil Océan roule une vague éternelle au 
rivage, 



LIX 



John Keats 

Et sur son sommet vert, la rapide écume, toute 

blanche, 
Crépite et. peu à peu suit un caprice d'indolence. 

(Endymion.) 

Bien que son inspiration fut fougueuse et 
constante. Keats travaillait ses poèmes comme 
un artiste, étant profondément occupé de la 
technique de son métier, de la structure gram- 
maticale et de la syntaxe, sur lesquelles il 
détachait ses mots. Il avait même un grand 
souci de la ponctuation, il était conscient de 
l'esthétique de la langue anglaise. Il voulait 
s'éloigner à la fois, du style normand de Chaucer 
et de l'empreinte latine, qui est pesant sur les 
poèmes de M il ton; c'est dans Chatterton seu- 
lement qu'il trouva le premier dégagement des 
alluvions étrangères. 

Keats est admirablement Anglais par l'âme, 
les sens et le langage, et ne manque pas d'avoir 
cette incompréhension complète de ce qui 
n'est pas Anglais. Il remercie Dieu : « qui m'a 
fait naître en Angleterre, ai'ec nos grands 
hommes à nous sous les yeux . 

c La nature est belle, tnais la nature humaine 

— LZ — 



John Keâts 

plus belle encore, le ga^on est plus riche lorsqu'il 
a été foulé par un pied nerveux, vraiment 
anglais; le nid de l'aigle est plus beau lorsque le 
montagnard y a jeté un regard, » 

Elle est heureuse, l'Angleterre ! Je serais satisfait 
De ne voir d'autres verdures que les siennes, 
De ne sentir d'autre brise que celle qui 

passe 
A travers ses grands bois mêlés de valeureuses 

légendes. 
— Cependant il me vient parfois une nostalgie 
Pour des .cieux italiens; un rauque désir 

intérieur 
De m'asseoir sur une Alpe comme sur un trône. . . 

Comme tous ses compatriotes, Keats, en dehors 
de l'Angleterre, ne pense qu'à l'Italie, sa com- 
plémentaire. 

La France ne l'intéresse pas. Il ne connaît que 
Fénelon, qu'il aime d'ailleurs. Le nom de Boileau 
est pour lui synonyme de quelque chose d affreux. 

L'esprit de curiosité s'éveille en John Keats. 
Il souhaite connaître toute l'Europe, et com- 
mence par l'Ecosse. 

— Ï.XI — 



John Keats 

Son frère Georges et sa bel le -sœur Georgina 
S embarquant à Liverpool pour l'Amérique, 
Keats les accompa g ne jusqu'au bateau, et de là 
continue l'excursion arec son ami Bailey. 

Ce voyage d'Ecosse ne fut pas particulière- 
ment heureux. 

Keats s'applique à franchir des milles, à gra- 
vir les montagnes écossaises; mais plutôt que 
d'encourir ces fatigues, il lui aurait été plus 
avantageux de continuer ses promenades habi- 
tuelles dans le sud de l'Angleterre. — La persis- 
tance arec laquelle il énumère le triste manque 
de ses aliments qu'il arrose de ivhisky. montre 
qu'il est arrivé à ce paroxysme irrité du voya- 
geur retenu par l'amour-propre et dont la lassi- 
tude est telle qu'un seul jeu s'organise : réparer 
ses forces pour les reperdre par un exercice 
trop violent. 

John Keats va jusqu'à Belfast. Il est très 
impressionné par la tristesse de ses faubourgs 
et par ses paysans, vivant enfumés dans 
des huttes comme les hommes des cavernes. 

Il pense à Bûmes, écrit quelques ballades pas 
trop réussies, et résume sa véritable pensée dans 
les vers suivants : 

— LXII — 



John Keats 

Il v avait un méchant garçon 

et méchant garçon était-il. 

Il s'enfuit jusqu'en Ecosse 

pour son peuple visiter. 

Là il trouva 

que le sol 

était aussi ferme, 

le mètre 

aussi long, 

une chanson 

aussi gaie, 

une cerise 

aussi rouge, 

le plomb 

aussi lourd, 

quatre fois vingt 

faisaient quatre-vingts, 

une porte 

était en bois, 

tout comme en Angleterre. 

Quand on l'oyage comme Keats dans le 
domaine des plus fines sensations de l'esprit 
humain, et que les horizons qu'on découvre sont 
les grands poètes des époques passées, pourquoi 

— LXÏII 



John Keats 

fatiguer sa machine par un usage pour lequel 
elle n'est point faite. Keats ne pouvait vivre 
qu'en famille, en famille de poètes, et dans sa 
correspondance il avoue sa double aspiration : 
la pensée et la sensation : 

t Une connaissance étendue est nécessaire à 
l'être pensant : elle délivre de l'effervescence et 
de la fièvre, et. en élargissant le champ des spé- 
culations, elle contribue à alléger le fardeau du 
mystère. 

O! une vie de Sensations plutôt qu'une vie de 
Pensée ». 

Mais il ne peut disjoindre la sensation de 
la méditation. 

Keats était gai et sociable, mais il n'était heu- 
reux qu'entouré de jeunes gens de son âge avec 
lesquels il put s'enthousiasmer pour l'art, la poé- 
sie, la musique. Ces discussions passionnées 
étaient comme des bûches jetées datis le foyer 
toujours ardent de son imagination. 

Il se plaisait à boire avec ses compagnons de 
plaisir : I pitched upon an other bottle of 
claret — we enjoved ourselves verv much. »... 
77 avait un goût très vif pour les cartes : il 
compara même un jour son esprit à un jeu de 

— lxiv — 



John Keats 

cartes dispersé. Arec ses amis il va à Drury 
Lane entendre Richard III. Puis ils vont dan- 
ser. — Ce groupe de jeunes gens gais et 
poétiques ressemble à la jeunesse de tous les 
temps. 

Mais Keats n'appréciait pas la fréquentation 
des femmes qui l'entouraient : c'étaient de dignes 
matrones, de fades jeunes files, ou des femmes 
faciles, distractions d'un soir. Plus tard cepen- 
dant, il avoue qu'il fut un temps « où le moindre 
bout de ruban excitait son intérêt . 

En véritable Anglais, il ne parle jamais de 
femmes dans sa correspondance, sincère cepen- 
dant. Pour lui, comme pour bon nombre de ses 
compatriotes, les femmes sont sacrées, ou ne 
méritent pas qu'on parle d'elles. 

En face de l'amour, Keats resta toujours un 
adolescent enivré d'idéal. Bien avant qu'il n'en 
eût la perception directe, il chanta le ravissement 
des sens tels qu'il les imaginait. Cet état resta 
longtemps diffus et sans objet. Il le dit dans 
Endymion avec une pure ardeur : 

O pouvoir souverain de l'Amour ! . . . O Douleur ! 
O Douceur!... 

— i.xv — 



John Keàts 

Tous les souvenirs, sauf les tiens, surgissent 
froids et calmes. 

Et pleins d'ombre par delà les brumes des 
années défuntes. — 

Car les autres, bons ou mauvais, haines et 
larmes. 

Reposent atones; mais en ce qui te concerne 

Un soupir réveille l'écho, un ancien sanglot 
encore se désole. 

Un baiser ramène la rosée en miel des aubes 
qui furent... 

... Et je suis certain qu'au matin de ma nais- 
sance, 

Je balbutiais intérieurement tes noms embau- 
més... 

Enfant, je savais que les baisers amenaient 

Tes faveurs, — aussi j'envovais des baisers 

A l'air vide, l'implorant de m'amener l'amour. 

// a un sens voluptueux exquis dont toute sa 
poésie est baignée, recelant des phrases qui n'ont 
leurs pareil les que dans les sonnets et les comédies 
de Shakespeare. 

Keats chante l'amour et son atmosphère plutnt 
qu'une femme. 

— LXVI — 



John Keats 

Dès qu'il veut préciser, il m trouve que des 
phrases mièvres et sans beauté, — car les femmes 
qu'il voyait, ne ressemblaient vas à ses imagina- 
tions. 

Il leur adresse un jour ce poème : 

O femme, quand je te contemple, pétulante, 

vaine, 
Légère, puérile, fière et pleine de caprices; 
Sans cette modeste douceur, qui rehausse le 

prix 

Des yeux aux paupières baissées, repentantes 
Des blessures qu'ils font exprès pour les guérir 
aussitôt, 

Alors, mon esprit exalté bondit impétueuse- 
ment, 
Alors, mon âme exultante s'élance, 
Et je me réjouis d'avoir tant tardé à aimer... 

Les femmes qui passent lui inspirent parfois 
des mélodies charmantes et singulières, et sou 
esprit les goûte avec une joie plus grande que 
la réalité, parce qu'il arrange lui-même et fixe 
à tout jamais les impressions qu'il dispose avec 
une âme d'artiste. 



lxvii 



John Keats 

Une jeune porteuse Je Devonshire cream lui 

inspire un petit tableau où. au centre des collines, 
il embrasse la jeune fille su?- la bruyère, après 
avoir suspendu son châle a un saule. 

Keats se rendait compte de sa froideur et 
lavprcciait. Il écrivit à Reynolds : 

Je n'ai jamais été amoureux. Cependant la 
voix et l'apparence d'une femme m'ont hante ces 
deux derniers jours... Ce matin, la poésie l'a 
emporté, je suis retombé parmi ces abstractions 
qui sont toute mon existence. Il me semble avoir 
échappé à une douleur nouvelle, étrange et mena- 
çante... 

Il reparle de cette femme dans une autre lettre 
a sa belle-sœur Georgina : 

Elle n'est pas une Cléopâtre. mais elle est 
au moins une Charmian. Elle a une riche couleur 
orientale, elle a de beaux yeux et de belles 
manières. Quand elle entre dans une chambre 
elle donne la même impression de beauté qu'une 
léoparde. Elle est trop belle et trop consciente 
d'elle-même pour repousser les hommes qui l'en- 
tourent. Habituée à leurs hommages, elle n'y 
trouve rien d'extraordinaire. Je me sens bien 
plus a l'aise avec de telles femmes. Les ima% 

— LXVII1 — 



John Keats 

que j'ai devant les yeux me donnent une rie et 
une animation qu'il m'est impossible Je sentir 
avec ce qui est inférieur. A ces moments, je 
suis trop occupé à admirer pour être gauche 
ou tremblant. Je m'oublie entièrement parce 
que je suis absorbé par elle. Vous aile; vous 
imaginer que j'en suis amoureux? Je veux vous 
dire aussitôt que non. Elle m'a gardé t fille 
une nuit comme un air de Mozart pourrait le 
faire... 

» Comme un homme de ce monde, j'aime 
l'opulente conversation de cette CJiarmian. 
comme un être d'éternité, j'aime votre âme. 
J'aimerais être ruiné par elle, et j'aimerais à 
être sauvé par vous... i 

Vers janvier i8iq. deux ans avant sa tra- 
gique agonie. Keats rencontra Fannv Braivne. 
et tomba éper dûment amoureux de cette pc: 
fille de dix-huit ans. blonde et rieusi . 

Cet amour, qui eut le don de faire passer de 
l'abstrait dans le concret l'intensité de ses sensa- 
tions diffuses, baigna le cerveau de Keats d'une 
joie inusitée, exalta au suprême degré toute 
force créatrice, et. merveilleuse puissance, lui 
fit trouver ses plus beaux accents. 

— LXIX — 



John Keats 

II circule, il n'est pas continuellement prés de 
Fcumy. Il lui avoue même ingénument la cloi- 
son étauche qui sépare son cœur des jeux de son 
esprit. J'oublie les plus brillantes réalités poul- 
ies mélancoliques fantaisies de mon propre cer- 
veau. 

D'ailleurs, le ton de ses premières lettres à 
l'anny Braivne. quoique tendre, est volontaire- 
ment insignifiant. 

L esprit imprégné des douceurs réelles et ima- 
ginées de la jeune fille, il écrit la Veille de la 
Sainte-Agnès. Toutes les finesses et les subtilités 
de son admirable phrase mélodieuse se déroulent 
le long de ce poème médiéval. Le ruissellement 
des images poétiques fait de cet admirable 
poème la transposition en poésie d'une des plus 
précieuses verrières du temps passé, et donne, 
des le premier abord, une sensation de chaleur 
et de rayonnement immatériel. 

I n premier aiguillon de vive douleur physique, 
correspondant a une douleur morale, lui fait 
écrire l'hallucinant petit poème : La Belle Dame 
sans Merci. 

Le talent de Keats est tellement atmosphérique 
qu'il subit l'ordre des saisons. 

— lxx — 



John Keats 

Ainsi, en iSig, année plénière de son génie, 
il écrit au printemps /'Ode à Psvché : la beauté 
du jour et de la terre n'aura jamais mieux été 
chantée. A trarers Burton, poète humour istique 
du XVI* siècle, Keats avait pris connaissance 
d'Apulée et du mythe de Psyché. 

En mai, il compose l'Ode au Rossignol, Le 
chant du divin oiseau n'inspira pas directement 
ses strophes, mais harmonisa des pensées et des 
images qui mûrissaient dans son cerveau, et les 
fit jaillir pendant ce matin de printemps. 

Il écrit ensuite /'Ode à la Mélancolie, et en 
septembre, /'Ode à l'Automne, hymne au repos 
de l'année qui s'arrête et contemple son œuvre 
accomplie. 

Enfin, en janvier 1820, après avoir feuilleté, 
un soir, avec Ha y don et Sevem des gravures de 
Piranesi. il écrit /'Ode à l'Urne Grecque, sym- 
bole de la résignation à la fois désespérée et 
indifférente de l'homme devant la fuite rapide 
de la vie et qui se console en songeant à la durée 
des créations de sa pensée. 

L'esprit de Keats penchait sur un avenir qui 
ne pouvait exister, tant il sentait la mort bour- 
donner en lui. Il ne se rendait pas compte que 

— LXXI — 



John Keats 

son œuvre poétique était accomplie, et qu'il avait 
écrit les plus beaux vers de la langue anglaise. 

A ce moment , en 1820, un mal qui commençait 
à le miner sourdement et à l'inquiéter éclata, et, 
un jour, Keats fut pris d'une grande faiblesse. 
Reconnaissant le sang artériel qui s'échappait de 
ses poumons malades, il se rendit compte de la 
gravité de son état. 

L'année qui précéda sa mort, il se sentait aussi 
blasé que s'il avait eu cinquante ans, car, suivant 
un phénomène classique, les sensations qu'il avait 
vécues en la société des hommes pendant quelques 
années, auraient suffi à la vie moyenne des 
autres individus, ce qui signifie que le sens de la 
durée est individuel. 

Keats ressentait déjà la fatigue du déjà vu, 
du déjà entendu, du déjà pensé. Les amis, les 
femmes, le jeu. le théâtre, les conversations, les 
discussions politiques et littéraires de l'époque, 
ne pouvaient plus rien lui apporter. Il était 
comme un papillon qui, en trois jours, a absorbe 
tout l'été. 

Il n'aimait plus que la solitude où il retrouvait 
éblouissants, les êtres de son imagination, les 
ponts étant coupés entre lui et l'humanité. 

— LXXII — 



John Keàts 

Ce merveilleux poète ne connut jamais la 
saveur de la gloire, ni même du succès. 

Il écrit alors Lamia. conte touffu qui est 
l'écho artistique et abstrait dans lequel il a trans- 
posé les émotions de l'amour complexe et con- 
trarié ressenti pour Fanny Braivne. 

Il veut retoucher Hvpérion, niais il le retra- 
vaille avec une exaspération maladive qui 
n'ajoute rien au poème et trouble, au contraire, 
les beautés premières. 

Ce poème découpe une lé~arde à travers 
laquelle on aperçoit l'âme torturée de Keats. 

La déchéance physique commençait à entraî- 
ner la déchéance spirituelle, et il sentait diminuer 
en lui les forces créatrices. 

Il voit la vie s'éloigner de lui, comme une terre 
fleurie qui disparait aux veux du voyageur 
penché à l'avant du navire, l'emportant vers une 
destinée inconnue : « O gerbes mûres du bonheur, 
vous tombe- sur le chaume, mais jamais on ne 
peut vous ramener à la grange ». 

La terre et ses joies continueront, mais lui. 
Keats, sent déjà l'arrachement prématuré. 

« J'ai aimé en toutes choses le principe de 
beauté, et si j'avais eu le temps, on se serait sou- 

— LXXIII — 



John Kbats 

venu de moi... Je n'ai point Lusse derrière moi 

d'oeuvre immortelle, rien qui fuisse rendre mes 
amis fiers de ma mémoire... 

Ce cri de détresse n'a-t-il pas été poussé par 
maints jeunes poètes. C'est celui de la Jeune 
Captive : 

Mon beau voyage encor est si loin de sa fin. 
Je pars et des ormeaux qui bordent le chemin. 
J'ai passé les premiers à peine... 

Et au commencement du siècle suivant, Renée 

Vivien écrivit cette strophe : 

Le couchant est semblable à la mort d"un 

! poète... 
Ah! pesanteur des ans et des songes vécus! 
Ici, je goûte en paix l'heure de la défaite. 
Car le soir pitoyable est l'ami des vaincus 
Mes vers n'ont pas atteint à la calme excellence, 
Je l'ai compris, et nul ne les lira jamais... 

Pendant sa maladie, Keats restait enferme 
pendant des heures avec la pensée ravagée par 
son fatal amour. 

Tout l'instinct de Fanny Braivne cherchait 
inconsciemment a repousser loin d'elle le poète 

— I.XXIV — 



John Keats 

mourant qm faisait peser sur ses frêles épaules 

son amour lourd comme un joyau dont elle igno- 
rait la râleur et la beauté, et dont elle ne pouvait 
se parer. 

Que pou j'ai t comprendre une petite fille de 
Hampstead à la grande àme du poète? 

Comme ees projections lumineuses qui balaient 
l hori-on et lancent soudain leur feu sur un 
objet médiocre quelles font étiuceler. ainsi 
les rayonnements amoureux de Keats roulant 
sepluyer arant de mourir tombèrent sur l'inno- 
eente Fauny Brawne. 

Sa fraîche jeunesse eontient pour lui tout le 
mystère de la beauté. Elle donne ce qu'elle peut : 
sa confiance, sa camaraderie, ses jolis sourires. 
Elle enrôle même à Keats pendant sa maladie 
quelques pots de confiture. Mais est-il rien de 
plus tragique que cet acharnement du malade à 
vouloir à tout prix faire partager à cette 
enfant la passion qui le consume, passion 
d'autant plus riolente qu'il restait concentré en 
lui-même sans consolation et sans répit, sa santé 
le condamnant à de longues heures de réclusion 
où. hors I-dnny. rien ne pourait te distraire, 
puisqu'il ne pourait même écrire. J'aurai 



I.XXV 



John Keats 

l'obstination du rouge-gorge et ne chanterai y as 
tant que je serai en cage, i 

Il savait que son amour ne pouvait être par- 
tagé par Fann)'. mais pour elle il s'abaissait à 
l'idée du mariage : o Dieu nous préserve de ce 
que les gens appellent i s'établir . et de n'être 
plus qu'une eau dormante, un Léthé stagnant, 
une façade bourgeoise rangée a l'aligne- 
ment!... i 

« Vous m'absorbe- en dépit de moi-même. 
)'<jus seule. Car j'envisage sans aucun plaisir la 
perspective d'être ce qu'on appelle « établi » dans 
la vie: les soucis domestiques me font trembler 
et pourtant je m'y adonnerais pour vous s'il le 
fallait : de même que je mourrais plutôt que de 
m'en occuper si je pensais qu'ainsi vous dussie; 
être pins heureuse. » 

Couché sur son sofa. Keats regardait par la 
fenêtre, pour se distraire, le petit va-et-vient 
de la taverne voisine, les passants : il décrit 
l'image, qui doit être exacte, du vieil émigré 
français s avançant les mains derrière le dos. 

le visage plein de projets politiques ». 

Parfois, il apercevait la silhouette de Fann y 
allant et venant, et lui. le malade, le con- 

— I.XXVI — 



John Keats 

damné, était jaloux de voir cette santé et 
cette jeune existence, qu'il voulait être seul à 
posséder, aller du côté de la vie, alors que lui se 
sentait aller du côté de la mort. 

« Quelle horreur que la perspective possible de 
glisser en terre au lieu de glisser dans vos bras. » 

5/7 revoyait Fanny un peu pâlie par une de 
ces soirées de danse qu'elle aimait, il lui disait : 
« Je ne saurais souffrir de voir ma petite fille ché- 
rie ternie comme une glace qu'un souffle a effleu- 
rée... » « Je suis excédé de ce monde auquel vous 
sourie-... » 

Quel est celui qui avec des regards avides 

s'asseoit devant mon festin : 
Qui contemple de face ma lune d'argent! 
Ah! empêche pour le moins ta main de m'être 

ravie!... 
... Bien que la musique envoie 
Des visions voluptueuses dans Fair échauffé 
Bien que te mouvant à travers les dangereuses 

guirlandes de la danse. 
Sois comme un jour d'avril, 
Souriante, froide et gaie, 
Une blanche fleur calme, aussi calme que belle. 



LXXVII — 

e. 



John Ki.wts 

Alors, grands dieux, il y aura 
Un juin brûlant pour moi. 

// était jaloux des moindres mots aimables 
qu'on adressait à lanny en sa présence. Sou 
ami Brown. dénué de tact, batifola un peu avec 
la jolie jeune fille sous les yeux de Keats. qui 
ne peut s'empêcher de dire plus tard arec dépit : 
« Brown sera auprès de vous avec ses incon- 
i>enances. » 

Son amour était enfoui dans son cœur 
comme un grand secret douloureux. 

Il connaît le vide de la petite tète qu'il aime. 

Il lui parle cependant des nobles plaisirs aux- 
quels il saura l'initier. Mais il est fort douteux 
qu'il croie à cette réalisation. 

Plus tard, quand il sent les griffes de la mort 
s'approcher, il laisse impétueusement sa plume 
exprimer les souffrances de son cœur : 

« Les expériences passées, jointes a notre 
longue séparation, me fout souffrir des agonies 
que rien ne peut exprimer... J'aurai toujours ce 
ressentiment qu'on a joué avec mon cœur comme 
avec une balle. T r ous dire; que c'est de la folie : J . . . 
Je vous ai entendue dire qu'il n'était pas désa- 

LXXVIII 



Johx Keats 

grêable d'attendre quelques aimées. Vous ave; 
des plaisirs. Votre esprit est distrait, vous 
n'ave; pas, comme moi, vécu d'une seule et 
unique pensée... et comment l'aurie;-vous fait?... 
Vous êtes l'objet de mou désir le plus intense: 
l'air que je respire dans une pièce où rous n'êtes 
pas est malsain. Je ne suis pas tout cela pour 
vous; non. vous pouve; attendre; rous are; cent 
motifs d'activité; vous pouvez être heureuse sans 
moi: une partie quelconque, la moindre chose 
qui occupe la journée rous suffit. A quoi ave;- 
rous passé tout ce nwis?... A qui ave;-vous 
souri?... Tout ceci peut sembler sauvage de ma 
part! Vous ne sente; pas comme moi; rous ne 
save; pas ce que c'est qu'aimer; peut-être le 
saure;-vous un jour; votre heure n'est pas reuue. 
Demande;-i>ous combien d'heures douloureuses 
rous ave; récites dans la solitude dont Keats fut 
la cause? Pour moi. je n'ai cessé d'être un mar- 
tyr; c'est la raison pour laquelle je parle: c'est 
la torture qui m'arrache l'aveu. J'en appelle à 
vous par le sang- du Christ auquel vous croyc; : 
ne m'écrive; pas si rous ave; durant ce mois 
fait la moindre chose qu'il m'eût été pénible de 
voir. Vous pouve; avoir changé: sinon, si rous 

I.XXIX — 



John Keats 

. asser votre temps dans des salles 

.* autres sociétés comme je vous l'ai vu 

faire, je ne tiens plus a vivre. Si vous avec fait 

cela, je souhaite que la nuit qui vient soit pour. 
moi la dernière. Je ne peux pas vivre sans vous. . . 
non seulement vous, mais vous e/iaste. l'ous ver- 
tueuse. Le soleil se ici i couche, le jour 

esc, et vous suive- plus ou moins la pente où 
votre instinct vous entraine... \'ous ne pou. 
concevoir la quantité de sentiments misérables 
qui l'ont et viennent en moi en un jour! — Soj'c; 
_ .' — L amour n'est pas un jeu. Et encore 
une fois. y. us ne pouve; le faire 

avec une conscience de cristal.. Je mourrais plu- 
tôt que d'être privé de vous... A jamais vôtre Y i ). 

Et quand sur l'ordre du médecin, il part 
Aé pour l'Italie, son dernier souffle poétique 
est pour Fannv Braivne. 

En somme, Keats malgré lui. s'était immole 
au culte passionné et suprême de la Beauté, 
puisque pour elle, il avait sacrifié une cam 
qui aurait été suffisamment lucrative pour lui 
permettre de vivre dans le confort et le rei 

Traduction M. L. des Garets Lettres de Keats 
à Fânny Brawnc . 

— LXXX — 



John Keats 

et où il n'aurait pas connu les angoisses du 
doute et la combustion poétique. Et peut-être la 
jeune Fanny se serait-elle éprise d'un jeune chi- 
rurgien aux gains assurés plus que d'un jeune 
poète pauvre, inconnu et génial. — Ce qui est le 
plus affreux, c'est que la pauvre petite aurait eu 
raison. 

On voit Keats et Sevem à bord de cette goé- 
lette romantique, en compagnie d'une jeune pas- 
sagère consomptive dont on imagine les voiles 
verts flottant au vent. Le navire quitte la 
Tamise à destination de Naples et traîna dix 
jours dans la Manche. 

Keats profite d'une escale en face du comte 
de Dorset pour descendre à terre; il regarde 
encore une fois sa bien-aimée campagne anglaise 
et l'associant a son grand amour pour Fanny, il 
écrit son sublime sonnet, le dernier de son œuvre : 

Brillante étoile, que n'ai-je ta constance?... 

Xos voyageurs n'échappèrent pas aux humeurs 
terribles du golf e de Biscaye, et leur bateau y 
fut ballotté pendant trente heures. Keats sup- 
porta cette tempête avec plus d'indifférence que 
Sevem. 

— LXXXI — 



John K i:\ts 

hn vue des eûtes du Portugal, on tira deux 
fois sur leur navire, parée qu'on crut qu'il pur- 
tait des partisans de Don Carlos. 

Pendant la traversée, les deux compagnons 
lurent Don Juan de Byron. mais ee poème sar- 
castique et terrestre irrita l'archange Keats. qui 
savait qu'il n'était déjà plus « un citoyen de ce 
monde 

Ils ont beau arriver à Xaples le 21 octobre. 
Keats ne quitte jamais Hampstead, où demeure 
Fannv Braivue. 

Il commence alors ce qu'il appelle sa • vie 
posthume . 

Les souffrances physiques et morales sont 
elles qu'il aspire à la mort comme le voya- 
geur fatigué pense au repos. 

L'agonie chrétienne, traversée d'espérances et 
d'angoisses, est épargnée à cet esprit paien. 

Il envoie son ami Severn regarder l'endroit 
où il sera enterre, car il 1 sent déjà les pâque- 
rettes pousser sur sa tombe . C'est dans le coin 
du cimetière du Monte Testaccio réservé aux 
protestants. 

5* là qu'eu effet il repose, dans l'angle 
ombreux projeté par la pyramide de Coins C 

— LXXXIl — 



John Keats 

« 

tius, dans une terre tiède et douce où croissent 
l'herbe et les violettes. 

John Keats est mort le 2 S février 182 1 } 
tenant dans sa main un petit bijou en cornaline 
' blanche, don de Fanny Braivne, et les derniers 
billets de celle-ci, qu'il n'avait pas voulu ouvrir 
pour éviter leur insignifiance, posés sur son 
cœur. 

Il exigea que sur sa tombe fût gravée cette 
phrase d'un mourant : 

« Ci-gît un homme dont le nom fut gravé sur 
l'onde... », 

contredite heureusement par celle qu'il avait 
écrite dans la pleine floraison de son être : 

« Je crois que je serai parmi les poètes 
anglais après ma mort ». 

E. DE CLERMOKT-TONNERRE. 



LXXXIII — 



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PREMIERE PAGE DU MANUSCRIT D ENDYMION 
Document obligeamment prête par ihe Pierponl Morgan library New-York). 



ODES 



LA BELLE DAME 
SANS MERCI 



Ode to a Nightingale 



M y heart aches, and a drowsy numbness pains, 
Mv sensé, as though of hemlock I had drunk, 
Or emptied some dull opiate to the drains 

One minute past, and Lethe-wards had sunk : 
T is not through envv of thv happy lot, 
But being too happy in thine happiness. — 
That thou, light-winged Drvad of the trees 

In some melodious plot 
Of beechen green, and shadows numberless, 
Singest of summer in full-throated ease. 



O, for a draught of vintage ! that hath 
been 






Ode au Rossignol 



Mon cœur est lourd et une torpeur engourdit 
de souffrance tous mes sens, comme si j'avais 

bu de la ciguë 
ou à l'instant vidé jusqu'à la lie une coupe 

opiacée, 
et sombré vers les profondeurs du Léthé. 
Ce n'est pas par envie de ton heureux sort 
mais d'être trop heureux de ton bonheur, — 
que, Dryade des forêts aux ailes légères, 
dans quelque mélodieux abri 
de la hêtraie verte aux ombrages infinis, 
tu chantes l'été de toute la joie de ta gorge 

palpitante. 



Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin 
qui se serait 



— j 



Odk to a Nightingale 



CooPd a long âge in the deep-delved earth, 
Tasting of Flora and the country green, 

Dance, and Provençal song, and sunburnt 
mirth ! 
O for a beaker full of the warm South, 
Full of the true, the blushful Hippocrene, 
With beaded bubbles winking at the brim, 
And purple -stained mouth; 
That I might drink, and leave the world 
unseen, 
And with thee fade away into the forest 
dim : 



Fade far away, dissolve and quite forget 
Wath thou among the leaves hast never 

known, 
The weariness, the fever, and the fret 
Hère, where men sit and hear each other 
groan ; 
Where palsy shakes a few, sad, last gray hairs, 
Where vouth grows pale, and spectre-thin, 
and dies; 
Where but to think is to be full of sorrow 

— 4 - 



Ode au Rossignol 



lentement giacé dans la terre profonde, 
d'un vin qui sente Flora, et la verdure, 
la danse, et les chansons provençales, et l'allé- 
gresse brûlée du soleil, 
Oh! qui me donnera une coupe du midi 

brûlant, 
pleine de la véritable Hippocrène toute rou- 
gissante, 
dont le bouillonnement frangerait ses bords 

de perles d'écume, 
et laisserait les lèvres empourprées; 
que je puisse boire et disparaître de la vie 
et avec toi m'évanouir dans la forêt obscure : 

3 

M'évanouir tout à fait — me dissoudre et 

oublier à jamais 
tout ce que tu ignores parmi tes feuillées, 
l'abattement, les fièvres, l'inquiétude 
de la terre où l'homme n'entend que le 

gémissement des hommes; 
où la paralysie fait trembler les mélancoliques 

derniers cheveux blancs; 
où la jeunesse devient pâle, spectrale, et meurt; 
où penser, c'est connaître le désespoir 



— 3 



Ode to a Nightingalk 



And leaden-ey'd despairs, 
Where Beauty cannot keep her lustrous eyes. 
Or new Love pi ne at them beyond 
to-morrow. 



Away! away! for I will fly to thee, 
Not charioted by Bacchus and his pards, 
But on the viewless wings of Poesy, 
Though the dull brain perplexes and 
retards : 
Already with thee! tender is the night, 
And haply the Queen-Moon is on her 
throne, 
Cluster'd around by ail her starry Fays; 
But hère there is no light, 
Save what from heaven is with the breezes 

blown 
Through verdurous glooms and winding 
mossy wavs. 

5 
I cannot see what flowers are at my feet, 

— 6 — 



Ode au Rossignol 



et la douleur aux yeux caves; 

où la beauté ne peut garder plus d'un jour 

son regard étineelant; 
où Famour qu'elle a fait naître n'existe plus 

demain. 



Loin, loin d'ici! car je vole vers toi, 
non pas enlevé par Bacchus et ses léopards, 
mais par les ailes invisibles de la poésie, 
malgré l'obstacle de la pensée trop lente et 

engourdie : 
Déjà je suis avec toi! Tendre est la nuit, 
et sans doute la Reine Lune est déjà sur 

son trône, 
enserrée par l'essaim de ses fées couronnées 

d'étoiles; 
Mais ici la lumière cesse, 
si ce n'est la lueur que la brise apporte des 

cieux 
à travers les incertaines ombres vertes et les 

méandres moussus. 

5 
Je ne puis voir quelles fleurs sont à mes pieds, 



Ode to a Nightjngale 



Nor what soft incense hangs upon the boughs, 
But, in cmbalmed darkness, guess each sweet 
Wherewith the seasonable month endows 
The grass, the thicket, and the fruit-tree wild ; 
White hawthorn, and the pastoral eglantine; 
Fast fading violets cover'd up in leaves; 
And mid-May's eldest child, 
The coming musk-rose, full of dewy wine, 
The murmurous haunt of Aies on 
summer eves. 



Darkling I listen; and, for manv a time 

I hâve been half in love with easeful Death, 
Call'd him soft names in many a mused 

rhyme, 
To take into the air my quiet breath; 

Now more than ever seems it rich to die, 
To cease upon the midnight with no pain, 



— S 



Ode au Rossignol 



ni quel suave encens flotte autour des 

branches; 
mais, dans l'obscurité embaumée, je devine 

chaque délice 
dont ce mois de la saison heureuse enrichit 
l'herbe, les halliers et les sauvageons; 
l'aubépine blanche et la pastorale églantine, 
la violette éphémère enfouie sous les feuilles; 
et cette première née du cœur de Mai, 
la rose-moussue, débordante de rosée enivrante, 
asile des abeilles bourdonnantes dans les 

soirs d'été. 



J'écoute dans la nuit; et maintes fois 
j'ai été presque amoureux de la Mort 

pacifiante, 
et lui ai donné de doux noms en maints vers 

pensifs, 
et la priais de prendre mon souffle suprême 

dans l'air paisible. 
Maintenant plus que jamais il me semble 

délicieux de mourir, 
de m'éteindre insensiblement à minuit, sans 

souffrance, 

— 9 — 

i. 



Odb to a Nigh tjngai.k 



While thou art pouring forth thv soûl 

abroad 
In such an testas 
Still wouldst thou sing. and I hâve ears 
in vain — 
To thv high requiem hecome a sod. 

7 

Thou wast not born for death, immortal 
Bird ! 

No hungrv générations tread thee down : 
The voice I hear this passing night was heard 

In ancient days bv emperor and clown : 
Perhaps the self-same song that found a path 
Through the sad heart of Ruth, when. sick 
for home, 

She stood in tears amid the alien corn : 
The same that oft-times hath 

Charm'd magie casements, opening on the 

m 

Of perilous seas, in faerv lands forlorn. 






i') 



Ode au Rossignol 



pendant que tu répands ton âme par tout 

l'espace 
dans une telle extase ! 
Tu continuerais à chanter, et vainement pour 

mes oreilles, 
retentirait ton noble requiem : je ne serais 
plus qu'un peu de terre. 

7 
Tu ires pas né pour la mort, immortel oiseau 1 
les générations affamées ne peuvent te fouler 

aux pieds; 
la voix que j'entends dans cette nuit 

éphémère 
fut entendue dans les jours antiques par 

l'empereur et le manant : 
Peut-être est-ce là le chant qui descendit 

jusqu'au triste cœur 
de Ruth regrettant sa patrie, 
quand elle se tenait en larmes parmi les 

gerbes étrangères; 
Celui-là même qui souvent enchanta 
des fenêtres magiques s'ouvrant sur l'écume 
de mers périlleuses, dans de féeriques terres 
délaissées. 



1 1 



Ol>E TO A NlGHTINGALE 



8 

Forlon! the very word is like a bell 
To toll me back from thee to my sole self! 
Adieu ! the fancy cannot cheat so well 

As she is fam'd to do, deceiving elf. 
Adieu ! adieu ! thy plaintive anthem fades 
Past the near meadows, over the still stream, 
Up the hill-side; and now 'tis buried deep 
In the next valley-glades : 
Was it a vision, or a waking dream? 
Fled is that music : — Do I wake or sleep? 



12 — 



Ode au Rossignol 



8 

Délaissées! ce mot sonne comme un glas 
qui tinte pour me rappeler de toi à 

moi-même. 
Adieu! l'imagination est moins puissante 

pour nous leurrer 
qu'on ne le dit, fée trompeuse ! 
Adieu ! adieu ! ton antienne plaintive va 

s'évanouissant, 
traverse les prairies, le ruisseau silencieux, 
remonte la colline, s'enfonce dans les 

profondeurs 
des clairières de la vallée voisine : 
Etait-ce une vision ou un songe de mes 

yeux ouverts? 
Cette musique est envolée : — Je viens 

de m'éveiller? ou de nr endormir? 



— i3 - 



Ode on a Grecian Uni 



Thou still unravishM bride of quietness, 

Thou foster-child of silence and slow time. 
Svlvan historian, who canst thus express 
A flowerv taie more sweetly than our 
rhyme : 
What leaf-fring'd legend haunts about thv 
shape, 
Of deities or mortals, or of both, 

In Tempe or the dales of Arcady? 
What men or gods are thèse- What 
maidens loth? 
What mad pursuit? What struggle to escape? 
What pipes and timbrels? What wild 
ecstasv? 



— 14 — 



Ode à l'Urne Grecque 



O ! fiancée encore inviolée du repos, 
O ! enfant chérie du silence et des lentes années, 
Svlvestre conteuse qui sais ainsi dérouler 
un récit paré de fleurs plus suavement 

que nos poèmes : 
Quelle légende frangée de feuilles de divinités 

ou de mortels, peut-être des deux, 
mystérieusement s'évoque sur tes flancs, 
dans les vallées de Tempe ou de PArcadie? 
Quels sont ces dieux ou ces hommes? Ces 

vierges farouches? 
Ces folles poursuites? Ces luttes pour 

s'échapper? 
Quels sont ces pipeaux? ces cymbales? ces 

extases éperdues? 



— i? — 



Ode on a Grecian Urn 



2 

Heard mélodies are sweet, but those unheard 

Are sweeter; therefore, ve soft pipes, 
play on; 
Not 10 the sensual ear, but, more endear'd, 

Pipe lo the spirit ditties of no lone : 
Fair youth, beneath the trees, thou canst not 
leave 
Thy song. nor ever can those trees be bare ; 
Bold Lover, never, never canst thou kiss, 
Though winning near the goal — yet, do not 
grieve ; 
She cannot fade, though thou hast not thv 
bliss, 
For ever wiit thou love, and she be fair! 



Ah. happv, happy boughs! that cannot shed 
Your leaves, nor ever bid the Spring adieu; 



— ib - 



Ode a l'Urne Grecque 



Les mélodies que l'on entend sont douces, 

mais celles que l'on n'entend pas 
sont plus douces encore : aussi, tendres 

pipeaux, jouez toujours, 
non pas à l'oreille sensuelle, mais plus 

séduisants encore, 
modulez pour l'esprit des chants silencieux : 
bel adolescent, à l'ombre de ces arbres, tu ne 

pourras cesser ta chanson, 
et ces arbres jamais ne seront dépouillés de 

leurs feuilles : 
amant hardi, jamais, jamais tu ne donneras 

ce baiser 
quoique si près de triompher; mais, ne 

t'afflige pas; 
elle ne saurait se flétrir, bien que tu ne 

goûtes pas toute ta joie; 
tu aimeras à jamais, et à jamais elle sera belle! 



Heureux, heureux ombrages, qui ne pourrez 

jamais perdre vos feuilles, 
et ne direz jamais au Printemps adieu! 

— 17 — 



Ul»e un a Greci an Ifn 



And. happv melodist. unwearied, 
For ever piping songs for ever new : 
More happv love! more happy. happy love! 
For ever warm and still to be enjoy'd. 

For ever panting, and for ever young: 
Ail hreathing human passion far above. 
That leaves a hear high-sorrowful and 
cloy'd, 
A burning forehead. and a parching 
tongue. 



4 
Who are thèse coming to the sacrifice? 

To what green altar. O mysterious priest. 
Lead'st thou that heifer lowing at the 
skies. 

And ail her silken flanks with garlands drest: 
What little town bv river or sea shore. 

Or mountain-built with peaceful citadel. 

Is emptied of this folk, this pious morn? 
And. little town. thv streets for evermore 



— ifl - 



Ode a l'Urne Grecque 



Et, heureux musicien qui, sans lassitude 
modules à jamais des chants toujours 

nouveaux ! 
Et amour plus heureux encore, mille fois, 

mille fois plus heureux amour! 
toujours brûlant de désir et à jamais inassouvi, 
toujours palpitant et toujours jeune, 
bien au-dessus de toute vivante passion 

humaine, 
qui nous laisse le cœur meurtri et plein 

de satiété, 
le front brûlé de fièvre et les lèvres 

desséchées. 

4 
Quels sont ceux-ci qui viennent au sacrifice? 
A quel autel verdoyant, ô prêtre mystérieux, 
mènes-tu cette génisse qui mugit aux cieux 
et ses flancs soyeux tout parés de guirlandes! 
Quelle petite cité près d'une rivière ou de 

la mer, 
ou bâtie sur la montagne, autour de son 

acropole paisible, 
s'est vidée de ce peuple, par cette sainte 

matinée? 
Et petite cité, tes rues pour toujours 

— 19 — 



ON A Gl \N UfN 



Will silent be: and not a soûl to tell 

Whv thou art desolate. can e'er return, 



Attic shape! Fair attitude! with brede 

Off marble men and maidens overwrought, 
With forest branches and the trodden weed : 
Thou. silent for m, dost tease us out 
thought 
As doth eternitv : Cold Pastoral! 
N-Yhen old âge shall this génération waste, 
Thou shah remain, in midst of other woe 
Than ours, a friend to man. to whom thou 
sav'st. 
" Beauty is truth. truth beautv." — that 

is ail 
Ve know on earth. and ail ve need to know. 



20 — 



Ode a l'Urne Grecque 



resteront silencieuses, et pas une âme, 
pour dire pourquoi tu es déserte, ne 
reviendra jamais. 



O forme attique! Contours charmants! où 

s'enroulent 
des formes d'hommes et de vierges de 

marbre 
mêlées aux ramures de la forêt, et aux 

herbes foulées! 
Ô forme silencieuse! toi dont l'énigme 

lasse la pensée 
comme fait l'Éternité; Froide Pastorale! 
quand la vieillesse consumera cette 

génération, 
tu seras là, parmi d'autres douleurs que 

les nôtres, 
une amie pour l'homme, à qui tu dis : 
i La Beauté est Vérité, la Vérité Beauté » — 

c'est tout 
ce que vous savez sur terre — et c'est 
tout ce qu'il faut savoir! 



— 21 — 



Ode to Psvchc 



ibesi iineleas numb, 

.cm and remembi 

\ v. p 

mto th. i r : 

tara iid I se< 

1 ^ k ghtlessly, 

v t sudd< - surprise 

s de b] - 
i 
es «D ssouh h ère 



— 22 — 



Ode à Psyché 



O déesse, daigne écouter ces chants sans 

beauté 
qu'une douce contrainte et un souvenir ému 

m'ont arrachés, 
et pardonne que ton secret soit murmuré, 
même à la tendre coquille de ton oreille. 
N'aurais-je pas rêvé aujourd'hui, ou ai-je 

bien vu, 
de mes veux ouverts, la Psvché ailée? 
J'errais distraitement à travers la forêt, 
et soudain, défaillant de surprise, 
je vis deux êtres radieux, allongés côte à côte 
dans l'herbe profonde, sous la voûte 

chuchotante 
des feuilles et des floraisons tremblantes, 
près d'un ruisseau visible à peine : 

— 23 — 



Ode to Psyché 



'Mid hushM, cool-rooted flowcrs, fragrant- 
ey'd, 
Blue, silver-white, and budded Tvrian, 
They lay calm-breathing, on the bedded 
grass; 
Their arms embraced, and their pinions 

too; 
Their lips touch'd not, but had not bade 
adieu, 
As if disjoined by soft-handed slumber, 
And readv still past kisses to outnumber 
At tender eye-dawn of aurorean love : 

The winged boy I knew; 
But who wast thou, O happy, happy dove? 
His Psyché true! 

O latest born and loveliest vision far 
Of ail Olympus' faded hierarchy! 



- 24 — 



Ode a Psyché 



parmi le silence des fleurs aux racines 

fraîches, sous le regard des corolles 

embaumées 
des fleurs d'azur, d'argent, de pourpre 

tyrienne épanouie, 
la respiration égale, ils reposaient sur la 

couche de gazon foulé, 
les bras enlacés et les ailes confondues; 
leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne 

s'étaient pas dit adieu, 
disjointes seulement par la main légère du 

sommeil, 
et prêtes encore à surpasser le nombre des 

baisers échangés 
dès le premier et tendre clignement d'œil 

de l'aube amoureuse : 
l'adolescent ailé m'était connu ; 
mais toi, qui étais-tu, heureuse, heureuse 

colombe ? 
Sa fidèle Psvché ! 

O dernière née, et cependant vision la plus 

radieuse 
de toutes les hiérarchies disparues de 

l'Olympe! 

— 25 — 



Ode to Psyché 



Fairer than Phœbe's sapphire-region'd star. 
Or Yesper, amorous glow-worm of the skv ; 
Fairer than thèse, though temple thou hast 
none, 

Nor altar heap'd with flowers; 
Nor virgin-choir to make delicious moan 

l'pon the midnight hours; 
No voice, no lute, nos pipe, no incense sweet 
From chain-swung censer teeming; 
N i shrine. no grove. no oracle, no heat 
Of pale-mouth*d prophet dreaming. 

O brightest! though too late for antique 
vows, 

Too, too late for the fond believing lyre. 
When holv were the haunted forest 
boughs. 

Holv the air, the water, and the fire; 
^"et even in thèse davs so far retir'd 



— 20 — 



Ode a Psyché 



Plus belle que l'astre de Phœbé entouré de 

ses saphirs, 
que l'amoureuse lueur phosphorescente de 

Vesper dans les cieux, 
plus belle que tous, quoique tu n'aies point 

de temple, 
ni d'autel chargé de fleurs, 
ni de choeur de vierges qui répande ses 

plaintes délicieuses 
pendant les heures nocturnes, 
ni voix, ni luth, ni flûte, ni suave encens. 
montant en tourbillon des encensoirs 

balancés; 
ni châsse, ni bosquet sacré, ni oracle, ni la 

ferveur 
d'un prophète aux lèvres pâles d'extase. 

O resplendissante! née trop tard pour 

connaître un culte antique, 
trop tard pour les chants de la tendre lyre 

crédule, 
des jours où les branches des forêts hantées 

de présences divines étaient sacrées, 
sacrés aussi l'air, l'eau et le feu; 
cependant, même dans nos jours si éloignés 

— 27 — 



Ode to Psyché 



From happy pieties, thv lucent fans, 

Fluttering among the faint Olvmpians, 
I see, and sing, by my own eyes inspir'd. 
So let me be thy choir, and make a moan 

Upon the midnight hours; 
Thy voice, thv lute. thv pipe, thv incense 
sweet 

From swinged censer teeming; 
Thy shrine, thv grove, thv oracle, thv heat 

Of pale-mouth'd prophet dreaming. 

Yes. I will be thv priest, and build a fane 
In some untrodden région of mv mind, 
Where branched thoughts, new grown with 
pleasant pain, 
Instead of pines shall murmur in the 
wind : 
Far. far around shall those dark-cluster'd 
trees 



— 28 — 



Ode a Psyché 



de ces piétés heureuses, je vois palpiter tes 

ailes de lumière, 
parmi les pâles ombres olympiennes; 
je vois et je chante, inspiré par la vision 

de mes veux. 
Et c'est pourquoi je veux être pour toi le 

chœur 
qui gémit pendant les heures nocturnes, 
la voix, le luth, la flûte, le tourbillon des 

encens suaves 
balancés par la chaîne des encensoirs; 
la châsse, le bosquet sacré, l'oracle, la 

ferveur 
d'un prophète aux lèvres pâles d'extase. 

Oui, je veux desservir tes autels, et je 

t'élèverai un temple 
dans un domaine inviolé de mon esprit, 
où des pensées inconnues grandiront, jaillies 

d'une douleur délicieuse, 
et leurs ramures remplaceront le murmure des 

pins dans le vent; 
les sombres masses serrées de ces futaies 
revêtiront jusqu'à l'horizon de kurs toisons 

profondes 

— 29 — 

2. 



Ode to Psyché 



Fledge thc wild-ridged mountains steep 
bv steep; 
And there by zéphyrs, streams. and birds, 
and bées, 
The moss-lain Dryads shall be lull'd to 
sleep ; 
And in the midst of this wide quietness 
A rosv sanctuarv will I dress 
With the wreath'd trellis of a working brain, 
With buds, and bells, and stars without 
a name. 
With ail the gardener Fancy e'er could feign. 
Who breeding flowers, will never breed 
the same : 
And there shall be for thee ail soft delight 

That shadowy thought can win, 
A bright torch, and a casement ope at 
night, 
To let the warm Love in! 



— 3.. - 



Ode a Psyché 



les arêtes sauvages et graviront les pentes 

étagées de ces monts; 
et c'est là que les zéphirs, les ondes, les 

oiseaux et les abeilles 
berceront dans les mousses le sommeil des 

Dryades. 
Et au centre de ce vaste silence 
je t'élèverai un sanctuaire paré de roses, 
fait du treillis entrelacé de mes pensées 

incessantes, 
de bourgeons, de cloches et d'étoiles 

inconnues, 
et de tout ce que la Fantaisie put jamais 

trouver, 
jardinier qui fait naître d'innombrables fleurs 

toujours nouvelles! 
Et là t'attendront les plus suaves délices 
que la pensée féconde en rêves puisse 

réunir, 
une torche étincelante, une fenêtre ouverte 

sur la nuit 
pour te laisser entrer, ô brûlant amour! 



3i — 



To Autumn 



Season of mists and mellow fruitfulness, 

Close bosom-friend of the maturing sun ; 
Conspiring with h'im how to load and bless 
With fruit the vines that round the 
thatch-eves run ; 
To bend with apples the moss'd cottage- 

trees, 
And fill ail fruit with ripeness to the core; 
To swell the gourd, and plump the hazel 
shells 
With a sweet kernel; to set budding more, 
And still more, later flowers for the bées, 
Until thev think warm days will never 
cease. 



J>2 — 



A l'Automne 



Saison des brumes et de la fécondité dorée, 
inséparable compagne du soleil qui fait mûrir, 
qui complotes avec lui, comment bénir, en 

les chargeant 
de fruits, les treilles qui s'enroulent autour 

des toits de chaume; 
comment faire ployer sous les pommes les 

arbres moussus des fermes 
et faire pénétrer la maturité jusqu'au cœur 

des fruits; 
comment gonfler les courges et arrondir 
d'une amande savoureuse la coque des 

noisettes; comment faire éclore 
encore et toujours de tardives rieurs pour 

les abeilles, 
si bien qu'elles croient éternelles les 

chaudes journées, 

— 33 — 



To AU TU M N 

For Summer has o'er-brimmM their 
clammy cells. 



Who hath not seen thee oft amid thy store? 
Sometimes whoever seeks abroad may find 
Thee sitting careless on a granary floor, 
Thy hair soft-lifted bv the winnowing 
wind; 
Or on a half-reap'd furrow sound asleep, 
Drows'd with the fume of poppies, while 
thy hook 
Spares the next swath and ail its 
twined flowers : 
And sometimes like a gleaner thou dost keep 
Steady thy laden head across a brook; 
Or by a cyder-press, with patient look, 
Thou watchest the last oozings hours 
by hours. 



— 3_i — 



A l'Automne 

car l'Eté a déjà fait déborder leurs alvéoles 
sirupeuses? 



Qui ne t'a rencontrée maintes fois, parmi tes 

richesses? 
Parfois celui qui va te cherchant te trouvera 
nonchalamment assise sur l'aire d'un grenier; 
la chevelure doucement soulevée par le 

souffle du vannage, 
ou profondément endormie sur le sillon à 

demi moissonné, 
assoupie par les fumées des pavots, tandis 

que ta faucille 
épargne l'andain le plus proche, et toutes ses 

fleurs enlacées : 
et quelquefois, telle une glaneuse 
portant droite la tête chargée de gerbes, tu 

franchis un ruisseau ; 
ou, près d'un pressoir à cidre, tes veux 

patients 
regardent suinter les dernières gouttes, 

pendant des heures. 



To AUTUMN 



Where are the songs of Spring? Ay, where 
are they? 

Think not of them. thou hast thy music 
too. — 
While barred clouds bloom the soft-dying 
day. 
And touch the stubble-plains with rosy 
hi: 
Then in a wailful choir the small gnats mourn 
Among the river sallows, borne aloft 

Or sinking as thelight wind livesordies; 
And full-grown lambs loud bleat from hilly 
bourn : 
Hedge-crickets sing; and now with treble 
>ft 
The red-breast whistles from a garden-croft; 
And gathering swallows twitter in the 
skies. 



— ;o — 



A l'Automne 



Où sont les chants du Printemps? Oui, où 

sont-ils? 
N'y songe point, tu as aussi tes harmonies, — 
pendant que les nuages rayés fleurissent de 

rose le jour qui mollement s'éteint, 
et teintent de vermeil les plaines de chaume, 
alors, le cœur plaintif des éphémères 

se lamente, 
parmi les saules de la rivière, s'élevant, 
ou retombant, suivant que le vent léger vit 

ou meurt : 
et du ruisseau de la colline viennent les 

bêlements sonores des agneaux déjà grands : 
le grillon des haies chante; et voici qu'en 

trilles mélodieux 
le rouge-gorge siffle d'un enclos, 
et des bandes d'hirondelles s'appellent dans 

les cieux. 



37- 



Ode on Melancholy 



No, no, go not to Lethe, ncither twist 
Wolf's-bane, tight-rooted, for its poisonous 
wine ; 
Nor surfer thv pale forehead to be kiss'd 
Bv nightshade, ruby grape of Proserpine; 
Make not vour rosary of yew-berries, 
Nor let the beetle, nor the death-moth be 
Your mournful Psyché, nor the downy 
owl 
A partner in your sorrow's mysteries; 
For shade to shade will corne too drowsily. 
And drown the wakeful anguish of the soûl, 



— 38 — 



Ode à la Mélancolie 



Non, non, ne goûte pas au Léthé, et ne 

presse pas 
le vin vénéneux des racines serrées de 

l'aconit; 
ne soutire pas que la belladone baise ton 

front pâle 
de ses grappes rutilantes chères à Proserpine; 
ne fais pas ton rosaire des baies de l'if, 
et ne laisse pas le scarabée ni le sombre 

papillon de nuit 
devenir pour toi ta triste Psvché, ni le 

hibou dans ses plumes moelleuses 
partager avec toi les mystères de ta douleur, 
car l'ombre sur l'ombre est trop assoupissante, 
et noiera dans ton âme l'angoisse qui veille. 



-3 9 - 



Ol»K on Melancholy 



But when the melancholy fit shall fall 

Sudden from heaven like a weeping cloud, 

That fosters the droop-headed flowers ail. 

And hides the green hill in an April 

shroud ; 

Then glut thv sorrow on a morning rose, 

Or on the rainbow of the sait sand-wave. 

Or on the wealth of globed peonies; 

Or if thv mistress some rich anger shows. 

Emprison her soft hand, and let her rave, 

And feed deep, deep upon her erless peyes. 



- 40 — 



Ode a la Mélancolie 



Mais quand l'accès de ta mélancolie tombera 

sur toi 
brusquement, comme du ciel les pleurs d'un 

nuage, 
qui tendrement relèvent la tête penchée des 

fleurs, 
et voilent la colline verte sous un linceul 

d'Avril; 
alors, assouvis ta douleur de la beauté 

d'une rose matinale, 
du miroitement de la vague sur la grève, 
de la splendeur des pivoines rayonnantes. 
Ou, si ta maîtresse montre quelque 

délicieuse colère, 
emprisonne sa main, et laisse-la 

délirer 
et repais-toi, repais-toi de ses yeux 

incomparables. 



— 41 — 



Ode on Melancholy 



She dwells with Beautv — Beauty that must 
die; 

And Jov. whose hand is ever at his lips 
Bidding adieu: and aching Pleasure nigh. 
Turning to poison while the bee-mouth 
sips : 
Av. in the verv temple o£ Delight 

Veil'd Melancholv has her sovran shrine. 

Though seen of none save him whose 

strenuous tongue 

Can burst Jov*s grape against his palate 

hne: 

His soûl shall taste the sadness of her might. 

And be among her cloudy trophies bung. 



— 42 — 



Ode a la Mélancolie 



La mélancolie est la compagne de la Beauté ! 

de la Beauté qui doit mourir; 
et de la Joie, dont la main est toujours à 

ses lèvres, 
prête à nous jeter le baiser d'adieu; et du 

Plaisir si près de la douleur 
qui change en poison le miel que cueille 

la bouche avide. 
Oui, dans le temple même du Bonheur, 
la Mélancolie voilée a son autel souverain 
invisible à tous, sauf à celui dont l'étreinte 

ardente 
a desséché la grappe de la joie; 
son âme savourera la tristesse de sa 

puissance 
et sera suspendue parmi ses trophées 

nuageux. 



43 - 



Ode to Maia 



Mother of Hermès! and still vouthful Maia! 

May I sing to thee 
As thou wast hymned on the shores of 
Baiae? 

• Or mav I woo thee 
In earlier Sicilian? or thy smiles 
Seek as thev once were sought, in Grecian 

isles, 
By bards who died content on pleasant 
sward, 

Leaving great verse unto a little clan? 
O, give me their old vigour, and the span 

Of heaven and few ears, 
Rounded by thee, mv song should die away 

Content as theirs, 
Rich in the simple worship of a day. 



- 44 - 



Ode à Maia 



Mère d'Hermès! et cependant si jeune Maia! 
Me permettras-tu de t'adresser des chants 
pareils aux hymnes que tu entendais à Baies? 

ou te courtiserai-je 
dans tes antiques accents siciliens? ou 

rechercherai-je tes sourires, 
comme ils furent recherchés, dans les îles de 

la Grèce, 
par les bardes, qui moururent heureux, sur 

Therbe bonne 
laissant des poèmes puissants à quelque 

faible tribu? 
O donne-moi leur ancienne vigueur, 
le libre ciel ouvert, et quelques oreilles pour 

m'entendre, 
inspirés par toi mes chants mourront comme 

les leurs, 
comblés d'avoir mérité la naïve adoration 

d'un seul iour. 



— 4? — 

3. 



La Belle Dame sans Merci 



Ah, what can ail thee, wretched wight, 

Alone and palely loitering; 
The sedge is witherd from the lake, 

And no birds sing. 



Ah, what can ail thec, wretched wight, 
So haggard and so woe-begone? 

The squirrel's granary is fulK 
And the harvest's done. 



I see a lily on thy brow. 

With anguish moist and fever dew; 
And on thv cheek a fading rose 

Fast withereth too. 

- 46 - 



La Belle Dame sans Merci 



Oh! de quoi souffres-tu malheureux, 

Errant solitaire et pâle? 
Les joncs de l'étang sont flétris, 

Et aucun oiseau ne chante. 



Oh! de quoi te plains-tu malheureux, 

Si hagard et si accablé? 
Le grenier de l'écureuil est plein, 

Et la moisson est rentrée. 



Je vois un lis à ton front 

Moite d'une rosée d'angoisse et de lièvre, 
Et, sur ta joue, une rose mi-flétrie 

Achève de mourir. 

- 47 — 



La Belle Dame sans Merci 



4 

I met a lady in the meads 
Full beautiful, a faery's child; 

Her hair was long, her foot was light, 
And her eves were wild. 



I set her on my pacing steed, 

And nothing else saw ail day long; 

For sidewavs would she lean, and sing 
A faerv's song. 

6 

I made a garland for her head, 
And bracelets too, and fragrant zone; 

She look'd at me as she did love, 
And made sweet moan. 

7 

She found me roots of relish sweet, 
And honey wild, and manna dew; 

And sure in language strange she said, 
I love thee true. 

_ 4 S- 



La Belle Dame sans Merci 



Je vis une Dame par la prairie, 
Elle était belle — une tille des fées, 

Ses cheveux étaient longs, ses pas légers, 
Et ses veux étaient fous. 



Je la mis sur mon coursier paisible, 
Et ne vis qu'elle tout le long du jour, 

Car elle se penchait sans cesse de côté, et disait 
Un refrain enchanté. 



Je tressai une couronne pour ses cheveux, 
Et des bracelets, et une ceinture embaumée; 

Elle me regarda comme si elle m'aimait, 
Et fit entendre une très douce plainte. 

7 

Elle me découvrit des racines savoureuses 
Et du miel sauvage, et de la rosée de manne, 

Et sûrement son étrange langage 
Disait : « Je t'aime fidèlement. » 

— 49 — 



La Belle Dame sans Mebci 



8 

She took me to her elfin grot. 

And there she gaz'd and sighed deep, 
And there I shut her wild sad eyes — 

So kiss'd to sleep. 

9 

And there we slumberd. on the m- 
And there I dream'd. ah woe betide, 

The latest dream I ever dream'd 
On the cold hill side. 

10 

I saw pale kings. and princes too, 
Pale warriors, death-pale were thev ail : 

Who cry'd — '' La belle dame sans merci 
Hath thee in thrall ! " 



1 i 

I saw their starv'd lips in the gloom 
With horrid warning gaped widc, 

And I awoke. and found me hère 
On the cold hill side. 

— 5<> — 



La Belle Dame sans Merci 



8 

Elle m'amena dans sa grotte féerique, 

Et là me regarda en soupirant, 
Et là je baisai ses yeux fous et tristes, 

Jusqu'au sommeil. 

9 

Et là nous sommeillâmes sur les mousses, 
Et là je rêvai. - Oh! malheur à moi, 

Le dernier rêve que je rêvai 
Sur le flanc de la froide colline. 

10 

Je vis des rois pâles, et des princes pâles, 
Des guerriers pâles, tous pâles comme la 
mort; 

- Ils me criaient : « La Belle Dame sans merci 
T'a pris dans ses rets. » 

i i 

Je vis dans l'ombre leurs lèvres décharnées 
Ouvertes dans un affreux avertissement; 

Je m'éveillai et me trouvai ici 
Sur le flanc de la froide colline. 



La Belle Dame sans Merci 



12 

And this is why I sojourn hère 

Alone and palely loitering, 
Though the sedge is wither'd from the lake, 

And no birds sing. 



32 — 



La Belle Dame sans Merci 



12 



Et c'est pourquoi je languis ici 

Errant solitaire et pâle, 
Bien que les joncs de l'étang soient flétris 

Et qu'aucun oiseau ne chante. 



— 53 — 



II 



POÉSIES DE JEUNESSE 



ENDYMION 



Poems 

" Places of nestling green for Pocts madc. " 

Story of Ri mi ni. 

I stood tip-toe upon a little hill, 
The air was cooling, and so very still, 
That the sweet buds which with a modest pridc 
Pull droopingly, in slanting curve aside, 
Their scantly leav'd, and finely tapering stems 
Had not yet lost those starrv diadems 
Caught from the early sobbing of the morn. 
The clouds were pure and white as flocks new 

shorn, 
And fresh from the clear brook; sweetly thev 

slept 
On the blue fields of heaven, and then there 

crept 
A little noiseless noise among the leaves, 
Born of the very sigh that silence heaves : 

— ?6 — 



Poème 

'• Places of nestling green for Poets made. " 

Story of Ri mini. 

J'effleurais de mes pas le sommet d'une colline. 

L'air était frais et si tranquille 

que les tendres boutons de fleurs, qui d'un air 

modeste et digne 
faisaient ployer la courbe de leurs tiges fines 

aux feuilles naissantes, 
n'avaient pas encore perdu le diadème étoile 

formé par les premiers pleurs de l'aurore. 
Les nuages étaient blancs et purs comme des 

troupeaux nouvellement tondus 
sortant d'un frais ruisseau — doucement ils 

reposaient 
sur les champs bleus du ciel, puis un bruis- 
sement 
silencieux frémit parmi les feuilles, 
Soupir issu du sein même du silence : f 



-v 



POEMS 

For not the faintest motion could hc seen 
Of ail the shades that slanted o'er the green. 
There was wide wand'ring for the greediest eye, 
To peer about upon variet\ : 
Far round the horizon's crystal air to skim, 
And trace the dwindled cdgings of its hrim: 
To picture out the quaint, and curious bendin^ r 
Of a fresh woodland allev. never ending: 
Or by the bowery clefts. and leafv shelves, 
Guess where the jaunty streams refresh 

themselves. 
1 gazed awhile, and felt as light. and free 
As though the fanning wings of Mercurv 
Had play'd upon my heels : I was light-hearted. 
And many pleasures to my vision started ; 
So I straightwav began to pluck a posev 
Of luxuries bright. milkw soft and rosv. 
A bush of Mav flowers with the bées about 

them ; 
Ah, sure no tasteful nook would be without 

them : 



— ^8 



Poème 

on ne pouvait voir aucun mouvement 

parmi les ombres qui s'allongeaient sur la 
verdure. 

L'œil le plus avide pouvait longuement 
s'égarer et trouver partout la variété, 

sonder la transparence de l'air jusqu'au plus 
loin de l'horizon, 

et suivre les tines extrémités de ses bords, 

imaginer les fantasques et curieux enchevê- 
trements 

d'une fraîche allée de bois, qui fuit sans fin; 

ou d'après les sentes ombragées, et les pentes 
feuillues, 

deviner où les gaillards ruisseaux se rafraîchis- 
sent. 

Longuement je regardai ; et me sentis aussi léger, 

et libre que si les ailes frémissantes de Mercure 

se jouaient à mes chevilles ; mon cœur était léger 

et de nouveaux plaisirs accouraient à ma vue; 

et aussitôt je me mis à cueillir 

des fleurs brillantes, laiteuses, douces et roses. 

Un buisson de fleurs de mai, avec des abeilles 
autour; 

ah! sûrement nul coin délicieux ne voudrait 
s'en passer; 

— 59 — 



POEMS 

And let a lush laburnum oversweep them. 
And let long grass grow round the roots feo 

keep them 
Moist, cool and green; and shade the violets, 

That thev mav bind the moss in leafv nets. 
Hère are sweet peas. on tip-t<>c for a rlight: 
With wings of gentle flush o'er délicate white, 
And taper fingers catching at ail things. 
T. > bind them ail about with tinv rings. 



So felt he. who first told. how Psyché went 
On the smoot'h wind to realms of wonder- 

ment; 
What Psvche felt. and Love.*when their full 

lips 
First touch'd ; what amorous, and fondling 

nips 
They gave each other's cheeks; with ail their 

sighs. 



— OO — 



Poème 

et qu'un luxuriant cytise les recouvre 

et que de longues herbes poussent autour 

des racines 
pour les garder humides, fraîches et vertes, et 

abriter les violettes, 
pour qu'elles prennent les mousses dans le 

réseau de leurs feuilles. 
Voici la fleur des pois, se haussant pour la fuite 
avec des ailes doucement rougissantes sur une 

délicate blancheur 
et des doigts effilés s'accrochant à toutes choses, 
pour les lier partout de minuscules anneaux. 



Il sentait ainsi, le premier qui raconta comment 

Psvché allait 
emportée par l'égal zéphir, vers des royaumes 

d'enchantement; 
Ce que Psvché sentit ainsi que L'Amour, quand 

leurs lèvres gonflées 
s'effleurèrent d'abord, et de quels amoureux et 

tendres baisers 
ils se couvrirent les joues; quels soupirs! 



— 61 — 



POEMS 

And how thev kist cach other's tremulous 

eves : 
The silver lump. — the ravishment, — the 

wonder — 
The darkness. — loneliness. — the fearful 

thunder; 
Thcir woes gone by, and both to heuven 

upflown, 
To bow for gratitude before Jove's throne. 
So did he feel, who pull'd the boughs aside, 
That we might look into a forest wide, 
To catch a glimpse of Fauns, and Dryades 
Corning with softcst rustle through the trees; 
And garlands woven of flowers wild, and 

sweet, 
l'pheld on ivorv wrists, or iporting feet : 
Telling us how fuir, trembling Svrinx fled 
Arcadian Pan. with such a fearful dread. 
Poor nymph. — poor Pan, — how he did weep 

to find, 
Nought but a lovelv sighing of the wind 
Along the reedy stream : a half heard strain, 



— 02 — 



Poème 

et comme ils embrassèrent leurs tremblantes 

paupières: 
la lampe d'argent — le transport — la surprise 
l'obscurité — la solitude — le tonnerre affreux, 
puis la fin de tout malheur et l'envolée aux 

cieux 
où ils s'inclinèrent reconnaissants devant le 

trône de Jupiter. 
Il sentait ainsi, celui qui écartait les branches 
pour nous laisser sonder la foret immense, 
et entrevoir des Faunes, et des Dryades 
venant avec un doux bruissement parmi les 

arbres, 
et des guirlandes tressées de fleurs sauvages 

et délicates 
entourant les poignets d'ivoire ou les pieds 

agiles. 
Il disait aussi comment la belle et tremblante 

Svrinx échappa 
au Pan arcadien, frémissante d'épouvante. 
Pauvre Nymphe — pauvre Pan — et comme 

il pleura en trouvant 
seulement le délicieux soupir du vent 
dans les roseaux de la rivière, murmure à 

peine entendu 

— 63 — 



POEMS 

Full of sweet désolation — balmy pain. 
What first inspir'd a bard of old to sing 
Narcissus pining o'er the untainted spring? 
In some delicious ramble, he had found 
A little space, with boughs ail woven round; 
And in the midst of ail, a clearer pool 
Than e'er reflected in its pleasant cool, 
The blue sky hère, and there, serenely peeping 
Through tendril wreaths fantastically 

creeping. 
And on the bank a lonelv flower he spied, 
A meek and forlorn flower, with naught of 

pride, 
Drooping its beauty o'er the watery clearness, 
To woo its own sad image into nearness : 
Deaf to light Zephvrus it would not move; 
But still would seem to droop, to pine, to love. 
So while the poet stood in this sweet spot, 
Some fainter gleamings o'er his fancv shot; 
Nor was it long ère he had told the taie 



- 64 - 



Poème 

de douce désespérance et de chagrin embaumé! 
Pourquoi le barde des premiers âges chanta-t-il 
Narcisse, languissant sur les bords de la 

source pure? 
C'est qu'il trouva dans quelque course délicieuse 
un petit espace entouré de l'enchevêtrement 

des branches, 
Et au centre un plus clair étang que ceux 
qui reflètent jamais dans leur plaisante 

fraîcheur 
le ciel bleu qui par intervalles se montre 
serein au travers de tendres guirlandes, 

fantasques et grimpantes. 
Et sur la rive il aperçut une fleur solitaire, 
une humble fleur si douce, abandonnée, et 

sans orgueil 
penchant sa beauté sur la clarté de l'onde 
pour aimer de plus près sa triste image. 
Sourde au Zéphir léger, elle restait immobile, 
mais semblait encore pencher, languir, aimer. 
Si bien que le Poète incliné sur ce lieu 

charmant 
sentait des lueurs traverser son esprit; 
et il ne tarda pas à conter l'histoire 



— to — 



Po BM6 

Of voung Narcissus. and sad Echo's baie. 
Where had be been, from whose warm head 

outrlew 
That sweetest of ail songs, that ever new. 
That aye refreshing, pure deliciousness. 
Coming ever to bless 

The wanderer by moonlight: to him bringing 
Shapes from the invisible world, unearthlv 

singing 
From ont the middle air, from flowery nests. 
And from the pillowy silkiness that rests 
Full in the spéculation of the stars. 
Ah! surely he had burst our mortal bars. 
Into some wond'rous région he had gone. 
To search for thee. divine Endvmion ! 

He was a Poet, sure a lover too. 

Who stood on Latmus'top. what time there 

blew 
Soft breezes from the myrtle vale below; 
And hrought in faintness solemn. sweet. and 

slow 
A hymn from Dian's temple: while 

upswelling, 
The incense went to her own starrv dwelling. 

— O) — 



Poème 

du jeune Narcisse et les infortunes de la 

triste Echo. 
D'où venait-il, celui dont l'esprit ardent créa 
la plus douce des chansons, — toujours neuve, 

et rafraîchissante, pures délices 
qui inondent le cœur 

du voyageur au clair de lune? lui apportant 
des formes du monde invisible, des chants 

célestes 
jaillis de l'air, des nids fleuris, 
ou tombant de ces soyeux nuages qui 

reposent sous le regard fixe des étoiles. 
Ah! il fit éclater nos barrières humaines! 
Dans quelque idéal séjour, il fut à ta 

recherche, 
Endymion divin ! 

Il était poète — il était amant 
celui qui hantait les hauteurs du Latmos 
pendant que montait le doux souffle des myrtes, 
chargé des ondes affaiblies d'un hymne 

solennel, doux et lent 
échappé du temple de Diane; pendant que le 

tourbillon de l'encens 
montait jusqu'à sa demeure étoilée. 

-6 7 - 



POEMS 

But though her face was clear as infant's eyes, 
Though she stood smiling o'er the sacrifice, 
The Poet wept ai her so piteous fa te. 
Wept that such beautv should be desolate : 
So in fine wrath some golden sounds he won. 
And gave meek Cvnthia her Endymion. 

Queen o\ the wide air: *hou most lovelv queen 
Of ail the brightness that mine eyes hâve 

seen ! 
As thou exceedest ail things in thv shine, 
So everv taie, does this sweet taie of thine. 
O for three words of honey. that I might 
Tell but one wonder of thv bridai nicht! 



— 6S- 



Poème 

Bien que son visage fût clair comme un regard 

d'enfant, 
Quoiqu'elle sourît au sacrifice, 
Le Poète pleurait sur sa triste destinée, 
11 pleurait sur sa beauté solitaire; 
Et sa tristesse se changea en chansons dorées, 
Et il donna Endymion à la douce Cynthie. 

Reine de l'espace immense, ô, beauté souve- 
raine 

plus belle que tous les rayonnements que 
mes yeux ont vus, 

de même que ton éclat surpasse toute lumière, 

aucun conte ne peut atteindre à la douceur 
de ton histoire. 

Oh! que ne puis-je transformer en miel mes 
paroles 

Pour chanter une seule merveille de ta nuit 

nuptiale. 



— 6q — 



"Woman When I Behold Thee" 



Woman! when I behold thee flippant, vain. 

Inconstant, childish. proud. and full of 
fancies: 

Without that modest softening that enhances 
The downcast eve. repentant of the pain 
That its mild light créâtes to heal again : 

E'en then. elate. my spirit leaps. and pran 

E'en then mv soûl with exultation dances 
For that to love, so lonç. I've dormant lain : 
But when I see thee meek. and kind. and tender. 

Heavens! how desperatelv do I adore 
Thy winning grâces: — to be thy dcfender 

J hotlv burn — to be a Calidore — 



— ~o 



"Woman When I Behold Thee" 



O femme, quand je te contemple, pétulante, 
vaine, 

légère, puérile, fière et pleine de caprices; 

sans cette modeste douceur, qui rehausse le 
prix 

des yeux aux paupières baissées, repentantes 

des blessures qu'ils font exprès pour les guérir 
aussitôt; 

alors, mon esprit exalté bondit impétueu- 
sement, 

alors, mon âme exultante s'élance, 

et je me réjouis d'avoir tant tardé à aimer. 

Mais, quand je t'aperçois, bonne, compatissante 
et tendre, 

ô Ciel! combien passionnément j'adore 

ta grâce ensorcelante — je brûle d'être 

ton chevalier servant — tel Calidore. 



"Womàn Whkn i Behold Thi:i" 

A verv Red Cross Knight — a stout Leander — 

Might I be Lov'd by thee like thèse of yore. 
Light feet. dark violet eyes, and parted hair: 

Soft dimpled hands. white neck. and creamv 
breast. 

Are things on which the dazzled sensés rest 
Till the fond, hxed eyes. forget they stare. 
From such tine pictures, heavens ! I cannot dare 

To turn my admiration, though unpossess'd 

Thev be of what is worth v, — though not dres 

In Lovely modesty, and virtues rare. 

Yet thèse I leavc as thoughtless as a lark: 

Thèse lures I straight forget, — e'en ère I dine, 

Or thrice mv palate moisten : but when I mark 

Such charms with mild intelligence shine, 
My car is open like a greedy shark. 

To catch the tunings of a voice divine. 



— 72 — 



"Woman When i Behold Thee" 

ou un chevalier de la Croix-Rouge, un fier 

Léandre — 
Pourvu que je sois aimé comme ces preux 

d'autrefois. 
Pieds agiles, veux pareils aux sombres violettes, 

ondovante chevelure; 
doigts fuselés, cou de neige, douces épaules, 
toutes choses qui captivent les sens éblouis 
et retiennent le regard affolé, oubliant même 

qu : il regarde. 
D'un tel spectacle, je ne puis, grands dieux! 
détourner monadmiration, si dépourvu qu'ilsoit 
de ce qui impose le respect, — et privé 
de la belle modestie, et de vertus précieuses. 
Cependant je me dégage de ces charmes, telle 

l'alouette insoucieuse; 
j'oublie tous ces leurres — même avant d'avoir 

goûté 
trois fois à cette coupe; mais, quand je 

contemple 
de pareils charmes unis au doux ravons de 

l'intelligence, 
mon oreille s'entr'ouvre avidement 
pour recueillir les modulations d'une voix 

divine. 

-73- 



"WOMAN WHIN I BEHOLD ' 1 1 1 1 1 

Ah! who can e'cr forget so fair a being 
Who can turget her half retiring sweels. 
God! she is like a milk-white lamb thuit bleats 

For man's protection 



74 — 



•• Woman When i Behold Thee " 

Ah! qui peut jamais oublier une créature si 

belle ! 
Qui peut oublier ces charmes à demi cachés? 
Ciel! elle est blanche et pure comme l'agneau 
qui implore la protection humaine. 



— 73 



EXDYMION 



Book I. 

A thing of beauty îs a joy for evcr : 

Its loveliness increases; it will never 

Pass into nothingness; but still will kcep 

A bowcr quiet for us, and a sleep 

Full of swect dreams. and health and quiet. 

breathing. 
Therefore. on everv morrow. are we 

wreathin^ 
A flowerv band to bind us to the earth. 
Spite of despondence, of the inhuman dearth 
Of noble natures, of the gloomy days, 
Of ail the unhealthy and o'er-darkened ways 
Made for our searching : yes. in spite of ail. 
Some shape of beauty moves away the pall 
From our dark spirits. Such the sun, the moon, 
Trees old, and young, sprouting a shady boon 
For simple sheep; and such are dafîodils 



- 7* 



Endy 



mion 



Toute beauté est une joie éternelle : 

son charme augmente: jamais 

il ne s'évanouira: mais saura nous réserve 

une retraite de paix, un sommeil 

rempli de doux rêves, de santé et de quiétude. 

C'est pourquoi chaque matin, nous tressons 

un lien fleuri pour nous rattacher à la terre. 

malgré les désespoirs, malgré l'inhumaine 

disette 
de nobles natures, les jours obscurs 
et toutes les routes malsaines et assombries 
tracées pour notre peine. Oui. malgré tout, 
l'aspect de la beauté enlève le linceul 
qui étourle nos esprits assombris. Tels le 

soleil, la lune. 
les arbres vieux et jeunes, répandant leur 

ombre bienfaisante 
pour les innocents agneaux: tels les narcisses 



Endymion 

With thegreen wurld ihey live in: und clear rills 
That for themselves a cooling covert makc 
'Gainst thc hut season: the mid forest brake, 
Rich with a sprinkling of fuir musk-rose 

blooms : 
And such 100 is thc grandeur of thc dooms 
We bave imagined for thc mightv dead; 
Ail lovelv talcs that we hâve heard or read : 
An endlcss fountain of immoruil drink. 
Pouring unto us from the heaven"s brink. 

Nor do we merelv feel thèse csm'iuc- 
For une short hour: no. even as thc trec-> 
That whisper round a temple hecome soon 
Dcar as thc temple"s self, so does thc moon, 
The passion poesv. glories infinité. 
Haunt us till thev bec<»mc a cheering light 
Unto our soûls, and bound t-« us so i 






En dy m ion 

et le monde verdoyant qu'ils habitent, et les 

clairs ruisselets. 
qui se font un frais couvert 
pour les abriter contre la saison chaude: les 

halliefs au cœur des forets, 
riches de la floraison des délicates roses 

moussues, 
telles également la splendeur des destinées 
que nous rêvons pour les héros morts; 
tous les beaux récits, contés ou lus; 
et c'est là une source inépuisable de breuvage 

immortel, 
déversé en nos cœurs du penchant des cieux. 

Et ce n'est pas seulement pendant une heure 

brève 
que nous sentons ces influences; non, de 

même que les arbres 
qui murmurent autour du temple nous 

deviennent, bientôt, 
aussi chers que le temple lui-même, ainsi la lune 
cette passion, la poésie — gloires infinies — 
nous hantent, et deviennent la lumière 

consolante 
de nos âmes, qu'elles lient d'un lien si fort, 



79 



!.. 

That. whether there he shine. or gloom 
o'erc* 

They alwav must be with us. or \ve die. 

Therefore. "tis whh full happiness that I 
'. trace the story >f Endymion. 
The verv music of the name has gone 
Into my being, and each pleasant scène 
h growing fresh before me as the green 
< )-. il owil rallies : so I will begin 
Now while I cannot hear the citv's din: 
N'-'.v while the early budders are just new. 
And run in m&zes of the youngest hue 

dt old forests; while the willow trails 
Its délicate amber; and the dairy pails 
Bring home increase of milk. And. as the 

vear 
Grows lush in juicv sujlks. I'il smoothlv 

steer 
My little boa t. for many quiet hours, 






•Y-HOX 

que, quelles que soient La clarté ou les 

ombres de notre vie, 
nous ne pouvons vivre si elles nous quittent. 

>t pourquoi, je vais joyeusement 
retracer l'histoire d T Endymion. — 
La musique de ce nom a pénétré tout 

77 T. : -. ' z . 

et chaque scène plaisante 
verdoie dans mon âme comme la verdure 
dans nos vallées; aussi, je commence 
alors que )e n T entends point le tracas de la 

-.■::< :_:- - - -zzt'.r.i -1" > - n: :r.:;:t 

nouveaux, 
et mettent en courant les guirlandes de leurs 

__::_: _,- v ; e : 1 1 e-s :' : r c : s : 7 e r. _ . 7. : : ■_ ; . 

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sont plus lourds à porter. Et à mesure que 
Tannée deviendra plus riche en juteu 

:': ■ : r. i : r. ; t . j > : e ~ = r. : .--•_:? 
mener ma petite barque, pendant des heures 

r : > : . - 



I tDYMION 

W'ith streams that deepen freshly into 

bowers. 
Manv and many a verse I hope tu write, 

re the daisies, vermeil rimm'd and whiie. 
Hide in Jeep herbage; and ère vet the bées 
Hum ahuut globes vi clorer and sweet peas, 
I must be near the middle of my story. 
O may n<> wintry season. bare and hoarv, 
See it halffinish'd : but let Autumn bold, 
With universal tinge of sober g<>ld. 
Be ail about me when I make an end. 



>n the sides of Latmus was outspread 
A mightv forest; for the moisi earth U 
Su plenteuusly ail weed-hidden ru 
Into o'er-hanging boughs. and precious fruits 



__ v 2 _ 



Exdymiox 

au long des ruisseaux qui s'enfoncent plus 

frais sous les ombrages. 
Et, je souhaite avoir écrit bien des vers 
avant que les pâquerettes, cerclées de rouge et 

de blanc, 
soient cachées par l'herbe profonde : et avant 

que les abeilles 
bourdonnent autour des grappes de trèfle et 

de la fleur des pois. 
il faut que j'aie atteint le milieu de mon histoire. 
O puisse la saison d'hiver, nue et givrée, 
ne pas la voir inachevée; mais que la rutilante 

automne 
répande l'universelle splendeur de ses ors 

sombres • 
autour de moi quand je terminerai. 



Sur les versants du Latmos s'étendait 

une foret puissante, car la terre humide 

transformait 
avec vigueur les racines cachées 
en branches retombantes, et en fruits précieux. 



— 83 - 



Endymion 

Full in the middle oi this pleasantness 
There stood a marble altar. with a tress 
Of flowers budded newly; and the dew 
Had taken fairv phantasics two strew 
Daisies upon the sacred sward last eve, 
And so the dawned light in pomp receive. 
Fort *twas the morn : Apollo's upward fire 
Made every eastern cloud a silverv pyre 
Of brightness so unsullv'd, that therein 
A melancholy spirit well might win 
Oblivion, and melt out his essence fine 
Into the winds : rain-scented eglantine 
Gave temperate sweets to that well-wooing 

sun; 
The lark was lost in him;*cold springs had 

run 
To warm their chilliest bubbles in the grass; 
Man's voice was on the mountains; and the 

mass 
Of naturels lives add wonders puls'd tenfold, 
To feel this sun-rise and its glories od. 



84- 



Endymion 

Au centre même de ces fraîcheurs plaisantes 

s'érigeait un autel de marbre, ceint 

de fleurs nouvellement écloses; et la rosée 

par une fantaisie féerique s'était plu la veille 

à broder de pâquerettes l'herbe sacrée, 

pour recevoir en pompe la lumière de l'aube; 

car c'était le matin : du haut du ciel les feux 

d'Apollon 
en naissant transformaient en brûlant autel 
chaque nuage argenté de l'Orient 
et le rendaient si radieux et si pur, 
que Pâme mélancolique y aurait 
oublié sa peine toute sublimée 
dans le vent — la rosée embaumée par 

l'églantine 
adoucissait les feux du soleil conquérant; 
l'alouette s'était fondue dans son rayonnement; 
des sources froides couraient chauffer leurs 

bouillonnements glacés dans l'herbe, 
les montagnes résonnaient de voix humaines, 
et les pulsations de la nature et ses 

merveilles étaient décuplées 
à sentir le soleil se lever, et ses gloires 

anciennes. — 



- 85 — 



Chœur des Bergers 



" O thou. whose mightv palace root" doth 
hanç 
From jagged trunks and overshadoweth, 

Eternal whispers, glooms, the birth, life. death 
Of unseen flowers in heavy peacefulnes^: 
Who lov'st to see the hamadrvads dress 
Their rufBed locks where meeting hazels 

darken; 
And through whole solemn hours dost sit. and 

hearken 
The dreary melody of bedded reeds — 
In desolate places, where dank moisture 

breeds 
The pipy hemlock to strange overgrowth ; 
Bethinking thee, how melancholy loth 
Thnu wast to lose fair Svrinx — do thou now. 



— 86 — 



Chœur des Bergers 



O toi. dont le palais laisse retomber sa voûte 
puissante des troncs déchiquetés, et ombrage 
les éternels murmures, les clartés et les 

ombres, la naissance, la vie. la mort 
des fleurs invisibles, dans une lourde paix ; 
qui te plais à voir les hamadrvades tressant 
leurs boucles froissées sous les sombres 

bouquets de noisetiers, 
et pendant de longues heures solennelles 

t'asseois pour écouter 
la mélodie monotone des joncs serrés — 
aux lieux funèbres où une moiteur glacée 
fait monter la froide ciguë à d'étranges 

hauteurs ; 
en souvenir de ton ardente mélancolie 
quand tu vins à perdre la belle Syrinx. nous 

te disons 

-87 - 



Chœur i»i:s Bergers 



Bv thv love's milky brow ! 

By ail the trembling mazes that she ran, 

Hear us, great Pan ! 

' O thou, for whose soul-soothing quiet, 
turtles 
Passion their voices cooingly'mong myrtles, 
What time thou wanderest at eventide 
Through sunny meadows, that outskirt the 

side 
Of thine enmossed realms : O thou, to whom 
Broad leaved fig trees even now foredoom 
Their ripen'd fruitage; yellow girted hees 
Their golden honeycombs; our village leas 
Their fairest blossom'd beans and poppied 

corn; 
The chuckling linnet its rive young unborn, 
To sing for thee; low creeping strawberries 
Their summer coolness; pent up butterflies 
Their freckled wings; yea, the fresh budding 

year 



Chœur des Bergers 



au nom du front blanc de ton amour, 

au nom des dédales tremblants de sa fuite, 

Ecoute-nous, grand Pan! — 

O toi! dont Tàme doucement se calme 

au roucoulement passionné des colombes sous 

les myrtes, 
pendant que tu erres au couchant 
à travers les prairies ensoleillées, qui bornent 
tes rovaumes moussus; ô toi, à qui 
le figuier aux larges feuilles a prédestiné 
ses fruits mûrissants; les jaunes et fines 

abeilles, 
leurs rayons de miel doré; les prés de nos 

villages, 
la fleur la plus épanouie des fèves et les épis 

mêlés de coquelicots ; 
la gazouillante linotte, ses cinq petits non 

encore éclos 
qui chanteront pour toi; les fraisiers bas et 

rampants, 
la fraîcheur de leurs fruits en Juin; l'essaim 

des papillons, 
leurs ailes bigarrées, échappées de la gaîne des 

chrysalides; — oui, la jeune année 

-8 9 - 



Chœur des Bergers 



Ail its complétions — bc quickly near. 

By every wind that nods the mountain pinc. 

O forester divine ! 

'"Thou, to whotn everv faun and satvr Aies 
For willing service; whether to surprise 
The squatted hare while in half sleeping rit: 
Or upvvard ragged précipices Ait 
To save poor lambkins from the eagle's 

maw ; 
Or by mvsterious enticement draw 
Bewildered shepherds to thetr path again; 
Or to tread breathless round the frothv main. 
And gather up ail fancifullest shells 
For thee to tumble into Naiads' cells, 
And, being hidden, laugh at their 

out-peepini^ ; 
Or to delight thee with fantastic leaping, 
The while thev pelt each other on the crown 
With silverv oak apples. and fir cônes hrown — 



! I 



Chœur des Bergers 



te donne la plénitude de ses bourgeons; 

approche-toi. 
au nom de chaque brise qui incline les pins 

de la montagne, 
O forestier divin I 

Toi, vers qui chaque faune et chaque satyre 
accourt, offrant son aide complaisante; soit 

pour surprendre 
le lièvre tapi pendant qu'il sommeille à demi; 
ou courant près des précipices déchiquetés, 
pour ravir les pauvres agneaux à la griffe de 

l'aigle ; 
ou. par une séduction mystérieuse, remettre 
les bergers égarés dans leur droit chemin ; 
ou, s'ébattant à perdre haleine près de la mer 

écu mante. 
pour réunir les plus étranges coquilles 
et les verser dans les cellules des naïades, 
afin que de ta cachette, tu puisses rire de 

leurs coups d'oeil furtifs; 
Ou pour t'enchanter de bonds fantasques. 
pendant qu'ils se jettent à la tête 
des glands de chêne argentés, ou la brune 



pomme des pins. 



— <)i — 



Chœur des Bergkiw 



By ail the echoes that about thee ring, 
Hear us. O satvr king! 

" O Hearkener to the loud clapping shears, 
While evcr and anon to his shorn peers 
A ram goes bleating : Winder of the horn. 
When snouted wild-boars routing tender corn 
Anger our huntsmen : Breather round our 

farms, 
To keep off mildews, and ail weather harms : 
Strange ministrant of undescribed sounds, 
That corne a swooning over hollow grounds, 
And wither drearilv on barren moors : 
Dread opener of the mvsterious doors 
Leading to universal knowledge — see, 
Great son of Drvope, 

The many that are corne to pav their vows 
With leaves about their brows! 



— Q2 



Chœur des Bergers 



Au nom de tous les échos qui résonnent 

éternellement autour de toi, 
Écoute-nous, ô roi Satyre. — 

O! toi qui écoutes le claquement sec des 

ciseaux, 
tandis que de temps à autre vers ses 

compagnons tondus, 
en bêlant, s'en retourne un bélier : — Toi qui 

sonnes du cor 
quand les sangliers au sauvage boutoir ruinent 

les tendres épis, 
et mettent en rage le chasseur : Toi qui de ton 

souffle 
protèges nos fermes pour en écarter les nielles 
et les maux qu'amènent les tempêtes; 
auteur étrange des bruits indéfinissables 
qui s'enflent et s'éteignent dans les vallons 
et se meurent tristement sur les landes arides : 
Gardien redoutable des portes mystérieuses 
qui ouvrent sur le savoir universel — regarde, 

fils puissant de Drvope, 
la foule de ceux qui viennent te payer leurs 

tributs, 
le front ceint de feuillages! 



o3 



Chœur dks Bergers 



" Be still the unimaginahle lodge 
For solitary thinkings; such as dodge 
Conception to the verv hourne of heaven. 
Then leave the naked brain : he still the 

leaven, 
That spreading in this dull and clodded earth 
Gives it a touch ethereal — a new birth : 
Be still a svmbol of immensitv; 
A firmament reflected in a sea; 
An élément filling the space between. 
An unknown — but no more : we humblvscreen 
With uplift hands our foreheads, lowlv 

bending, 
And giving out a shout most heaven 

rending, 
Conjure thee to receive our humble Paean, 
Upon thy Mount Lvcean ! 



— 94- 



Chœur des Bergers 



« Sois encore la merveilleuse retraite 

pour les pensées solitaires qui s'élancent 

et poursuivent vainement, jusqu'à la voûte du 

ciel, 
un rêve insaisissable, et laissent le cerveau vide : 
sois encore le levain qui fermente dans cette 

terre morne et lourde, 
l'apparente aux cieux et lui donne une vie 

nouvelle; 
sois encore un symbole d'immensité; 
un firmament réfléchi dans une mer; 
un élément qui. resté libre, remplit l'espace; 
un inconnu; — mais cessons; humblement 

nous voilons 
notre front de nos mains tendues; et courbés, 
nous lançons jusqu'aux cieux un cri déchirant, 
nous te conjurons de recevoir notre humble 

chant. 
Sur ton Mont Lvcée! » 



— rn — 



C P 



III 

LA VEILLE 
DE LA SAINTE AGNÈS 



The Eve of St. Agnes 



St. Agnes' Eve — Ah. biner ehill it was! 
The owl, for ail his feathers. was a-cold; 
The hare limp'd trembling through the frozen 
grass, 

And silent was the flock in woollv fold : 

j 

Numb were the Beadsman's rïnçers. while 

he told 
His rosary. and while his frosted breath. 
Like pious incense from a censer old, 
Seem'd taking flight for heaven without a 

death. 
Past the sweet Virgin's picture, while his 

prayer he saith. 






La veille de la Sainte Agnès 



La veille Je la Sainte-Agnès, ah ! comme le froid 

était âpre ! 
Le hibou, malgré toutes ses plumes, était 

perclus. 
Le lièvre boitait, tout tremblant, par l'herbe 

glacée 
Et silencieux était le troupeau dans son bercail 

laineux. 
Gourds étaient les doigts du diseur de chapelets 
Tandis qu'il égrenait son rosaire et que son 

souffle glacé 
Comme pieux encens montant d'un encensoir 

antique 
Semblait, avant la mort, s'envoler vers le ciel. 
Et passait devant l'image de la douce Vierge 

cependant qu'il disait sa prière. 



— oo — 



Eve of St. Agnes 



His prayer he saith. this patient, holy man; 
Then takes his lamp, and riseth from his 

knees, 
And back returneth. meagre, barefoot, wan, 
Along the chapel aisle by slow degrees : 
The sculptur'd dead, on each side, seem to 

freeze, 
Emprison'd in black. purgatorial rails : 
Knights, ladies, praying in dumb orat'ries, 
He passeth by; and his weak spirit fails 
To think how thev mav ache in icv hoods and 

J à 

mails. 



Northward he turneth through a little door, 
And scarce three steps. ere Music's golden 
tongue 
Flatter'd to tears this aged man and poor; 
But no — already had his deathbell rung; 
The joys of ail his life were said and sung : 



— ioo — 



La veille de la Sainte-Agnès 



Il dit sa prière, ce patient, ce saint homme; 
Puis prend sa lampe, se lève de sur ses genoux, 
Et s'en vient, maigre, pieds nus, hâve, 
A petits pas au long des bas-côtés de la chapelle. 
De chaque côté les gisants sculptés semblaient 

transis, 
Emprisonnés de sombres grilles de purgatoire; 
Chevaliers, dames, mains jointes, priant en 

muettes oraisons, 
Déniaient près de lui ; et son faible esprit défaille 

à songer 
Combien ils doivent souffrir sous ces casques et 

ces cottes de maille glacés. 



Il se tourne vers le nord, prit une petite porte. 
A peine a-t-il fait trois pas que la langue d'or de 

la musique 
Alanguit jusqu'aux larmes sa pauvre vieillesse; 
Mais non, déjà son glas de mort avait sonné. 
Les joies de toute sa vie étaient dites et chantées. 

— ici — 

6. 



Eve oi St. Agnes 



His was harsh penance on St. Agnes' Eve : 
Another way he went, and soon among 
Rough ashes sat he for his soûl 's réprime. 
And ail night kept awake, for sinners' sake to 
grieve. 



4 

That ancient Beadsman heard the prélude 

soft ; 
And so itchanc'd, for manv a door was wide, 
From hurr\' to and fro. Soon, up aloft, 
The silver, snarling trumpets' gan to chide : 
The level chambers, ready with their pride. 
Werc glowing to receive a thousand guest^ : 
The carved angels. ever eager-ev"d. 
Star'd. where upon their heads the corniee 

rests. 
With hair blown back. and wings put cross- 

wise on their breasts. 



— H)2 — 



La veille de la Sainte- Agnès 



Il n'avait, lui, que la dure pénitence en la veille 
de Sainte-Agnès. 

Il prit un autre chemin et bientôt parmi 

Des cendres grises il s'assit pour le rachat de 

son âme 
Et toute la nuit veilla, pleurant pour la grâce 

des pécheurs. 

4 
Ce vieux diseur de chapelets entendit les suaves 

préludes 
Car plus d'une porte était grande ouverte 
Pour laisser passer la foule qui se hâtait. 

Bientôt d'en haut 
Tombèrent les rauques grondements des 

trompettes d'argent, 
Les vastes pièces déjà toutes glorieuses 
Étaient ardentes pour recevoir un millier de 

convives: 
Les anges sculptés aux veux éternellement 

guetteurs 
Épiaient sous les corniches que soutenaient 

leurs tronts, 
Les cheveux soulevés comme par le vent, les 

ailes croisées sur la poitrine. 

— io3 — 



Eve of St. Agnes 



At length burst in the argent revelry, 
With plume, tiara, and ail rich array, 
Numerous as shadows haunting faerily 
The brain, new stufl'd, in youth, with 

triumphs gay 
Of old romance. Thèse let us wish away, 
And turn, sole-thoughted. to one Lady there, 
Whose heart had brooded, ail that wintry 

dav, 
On love, and wing'd St. Agnes* saintly care, 
As she had heard old dames full many times 

déclare. 



They told her how, upon St Agnes' Eve, 
Yuung virgins might hâve visions of delight, 
And soft adorings from their loves receive 
l'pon the honey'd middle of the night. 
If cérémonies due thev did aright; 



— 104 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



A la tin déborda la claire fête éblouissante 
En plumes, en diadèmes, et son riche 

déploiement 
Nombreux comme les féeriques voisins qui 

hantent 
Les cervelles juvéniles et les peuplent du gai 

triomphe 
Des vieilles légendes. Mais oublions ceux-là 
Et que notre seule pensée soit pour une dame 
Dont le cœur tout ce long jour d'hiver 
S'est repu d'amour et du saint culte de sainte 

Agnès ailée ; 
Maintes fois elle avait entendu les vieilles 

dames en parler. 



Elles lui avaient dit comment la veille de 

Sainte-Agnès 
Les jeunes vierges pouvaient avoir des visions 

délicieuses 
Et recevoir ladouceadorationdeleursamoureux 
Vers l'heure de miel du milieu de la nuit 
Si elles savaient accomplir les rites propices! 

— io5 — 



Eve oi St. Agnes 



As, supperless to bed they must retire. 

And couch supine their beauties. lillv white ; 
Nor look hehind. nor sidëways, but require 
Of Heavcn with Ufrward eves for ail thar they 
désire. 



Full of this whim was thoughtful Madeline : 
The music, yearning like a God in pain. 
Shc scarcelv heard : her maiden ey es divine, 
Fix'd on the floor. snw manv a sweepïng 

train 
Pass bv — shc heeded not at ail : in vain 
Came many a tiptoe, amorous cavalier. 
And back rctir'd; not cool'd by high disdain. 
But shc saw not : her heart was otherwherc : 
Shc sigh'd for Agnes* dreains. the sweetest oi 

the vear. 



8 

Shc danc"d along with vague, regardless eves, 
Anxiotls her lips, her hreathing quick and 
short : 

— 106 — 



La veille de la Sainte- Agnès 



Sans souper elles devaient reposer leurs beautés 
S'allonger la face au ciel, tels des lys immaculés; 
Nul regard en arriére, ni autour d'elles, mais 

requérir 
Du ciel les yeux levés, tous leurs désirs. 

7 
Toute à cette fantaisie était la pensive Madeline. 
En vain la musique gémissait. 
Comme un dieu supplicié d'amour; ses divins 

yeux de vierge 
Fixés à terre voyaient bien plus d'une traînée 

bruissante 
Passer sans y prêter attention; en vain 
S'approche à pas légers quelque bel amoureux 
Qui bientôt s'en va découragé mais non par un 

froid dédain, 

Car ses yeux ne voyaient point; son cœur était 
ailleurs 

Et soupirait après les songes d'Agnès, les plus 
doux de Tannée. 

8 
Elle tournoyait les yeux vagues, sans pensées, 
La bouche tourmentée, la respiration rapide 
et oppressée, 

— 107 — 



Eve of St. Agnes 



The hallowYi hour was near at hand : she 

sighs 
Amid the timbrels, and the throng'd resort 
Of whisperers in anger, or in sport; 
'Mid looks of love, défiance, hâte, and scorn. 
Hoodwink'd with faery fancy; ail amort, 
Save to St. Agnes and her lambs unshorn. 
And ail the bliss to be before to-morrow morn. 



9 

So, purposing each moment to retire 
She linger'd still. Meantime, across the 

moors, 
Had corne voung Porphvro. with heart on 

fire 
For Madeline. Beside the portai doors, 
Buttress'd from moonlight, stands he, and 

implores 
Ail saints to give him sight of Madeline, 
But for one moment in the tedious hours. 



— 108 — 



La veille de la Sainte-Agnès 

A l'approche de l'heure sainte; elle soupirait 
En entendant les tambourins, et parmi 

l'affluence serrée 
Des chuchoteurs mécontents ou joyeux; 
Et sous tous ses regards amoureux, défiants, 

envieux, méprisants, 
Aveuglée par l'attente féerique, et comme morte 
A tout ce qui n'était pas sainte Agnès et ses 

agneaux aux blanches toisons 
Et toute cette joie qui serait sienne avant le 

jour. 

9 

Ainsi voulant à chaque moment partir 

Elle s'attarde encore. Cependant à travers la 

lande s'avance 
Le jeune Porphyro, le cœur brûlant pour 

Madeline. Près du porche d'entrée 
Dans l'ombre massive portée par la lune il 

s'accoude et il implore 
Tous les saints de lui donner la vue de Madeline 
Pour un instant seulement pendant ces heures 

interminables, 
Et qu'invisible il puisse en la contemplant 

l'adorer 

— 109 — 



Eve of St. âgnbs 



Thaï he might gaze and worship ail unseen ; 
Percha nce speak, kneel. touch, kiss — in tootfa 
such things hâve been. 

10 

He ventures in : let no buzz'd whisper tell : 
AU eyes be murïled. or a hundred sword^ 
Will ^torm hisheart. Lovc's fev'rous citadel : 
For him, those chambers held barbarian 

horde 
Hvena foemen, and hot-blooded Lords, 
Whose very dogs would exécrations howl 
Against his lineage : not one breast affords 
Him anv mercy. in that mansion foui. 
Save one old beldame. weak in bodv and in 
ni. 



i i 

Ah. happv chance! the aged créature came, 
Shufrling along with ivorv-headed wand, 
To where he stood. hid from the torch's 

rîame, 
Behind a broad hall-pillar, iar beyond 



1 io 



La veille de la Sainte-Agnès 

Et peut-être lui parler à genoux, l'effleurer de 

la main, des lèvres. 
En vérité il advient parfois de pareilles choses! 

10 

11 s'aventure — qu'aucun bruit chuchoteur ne 

le dénonce. 
Que les veux soient voilés; ou bien cent lames 
Vont assaillir son cœur, citadelle du fiévreux 

amour, 
Ces salles regorgent pour lui de hordes barbares 
D'hyènes ennemies, de lords au sang trop chaud 
Dont les chiens eux-mêmes hurleraient 

exécration 
Sur toute sa lignée; aucune poitrine ne lui 

accorderait pitié 
Dans toute cette maison impure, 
Sinon une vieille, faible de corps et d'âme. 

i i 

Oh! favorable chance! la vieille tremblotante 
S'appuyant sur sa baguette à tête d'ivoire 
Se traîne jusqu'à lui qu'abritait contre la 

flamme des torches 
Un vaste pilier, très loin 



1 1 1 



Eve of St. Agnes 



The sound of merriment and chorus bland : 
He startled her; but soon she knew his face. 
And grasp"d his fingers in her palsied hand. 
Saying, "Mercy, Porphyro! hic thee from 

this place; 
' 4 They are ail hère to-night. the whole blood- 

thirsty race! 

12 

"Get hence! get hence! there's dwarfish 

Hildebrand; 
"He had a fever late. and in the fit 
•He cursed thee and thine, both house and 

land : 
••Then there's that old Lord Maurice, not a 

whit 
•More tamefor hisgray hairs — Alas me! Mit! 
"Flit like a ghost away." — "Ah, Gossip dear. 
•\Ve*re safe enough; hère in this arm-chair 

sit, 
" And tell me how" — " Good Saints! not 

hère, not hère; 
11 Follow me. child. or else thèse stones will 

be thy hier.'' 

— 112 — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Des rumeurs joyeuses, et des chants suaves : 
Elle tressaille à sa vue: mais en reconnaissant 

son visage 
Elle saisit ses doigts de sa main tremblante 
Et dit : Par pitié, Porphvro, enfuis-toi d'ici? 
Ce soir elle est ici tout entière, la bande 

assoiffée de sang. 

12 

Hors d'ici, hors d'ici! Ne vois-tu pas 

Hildebrand le nain; 
Pendant ses fièvres dernièrement il jetait ses 

malédictions 
Sur toi, les tiens, ta maison, tes biens, 
Puis il y a Maurice ce vieux lord, que ses 

cheveux gris 
N'ont pu refroidir. Malheur sur moi! Va-t'en ! 
Fuis un fantôme! — Ah! chère commère, 
Ne sommes-nous pas en sûreté ici? dans ce 

fauteuil laisse-moi choir 
Et dis-moi comment... « Saints du Ciel, pas ici, 
Suis-moi, mon enfant, ou, tu le verras, ces 

pierres deviendront ta tombe. » 



— n3 — 



Eve or Si. Agnes 



i3 

He follow'd thruunh a lowl\ arched w;iv. 
Brushing the cobwebs with his lofty plume. 
And as she mutterM '"Well-a — well-a-dav! '' 
He found him in a little moonlight room. 
Pale, lattied. chill. and silent as atomb. 
" Now tell me where is Madeline.'' said he, 
•• O tell me. Angela, hy the holy loom 
" Which none but secret sisterhood mav see, 
4 ' When they St. Agnes wool are weaving 
piouslv'". 



•4 

" St. Agnes! Ah! it is St. Agnes' Eve — 
11 Vct men will murder upon holy days 



— 114 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



i-3 

Il suivit un chemin aux voûtes abaissées. 
Balayant les toiles d'araignées de ses hautes 

plumes. 
Et tandis qu'elle murmurait encore : Ah 

malheur! ah malheur! 
Il se trouva dans une petite chambre toute 

pleine de lune, 
Blanche, lambrissée, froide et muette comme 

une tombe. 
— Et maintenant dites-moi où est Madeline, 

dit-il, 
O dites-moi, Angèle, par le saint métier 
Que nul ne peut voir, sauf les initiées du 

fraternel secret, 
Quand par elles la laine de sainte Agnès est 

tissée pieusement. 

"4 

Sainte Agnès! ah! c'est la veille de la Sainte- 
Agnès, 

Et cependant les hommes restent meurtriers 
même en ces jours sacrés : 

— 1 1 3 — 



Eve of St. Agnes 



rhou must hold water in a witch's sieve, 
•'And be liege-lordof ail thcElvesand Fuy-. 
•• To venture so : it fills me with amazc 
•• To see thee, Porphyroî — St. Agnes, Eve! 
14 God's helpî mv lady fuir the conjuror pluy> 
•• This verv night : good angels hcr deceive! 
"But let me laugh awhile. Tve mickle time t> < 



gneve. 



i ? 

Feebly she laugheth in the languid moon. 
While Porphvro upon her face doth look, 
Like puzzled urchin on an aged crone 
Who keepeth clos'd a wond'rous riddle-book. 
As spectacled she sits in chimney nook. 
But soon his eves grew brilliant. when she 

told 
His lady's purpose ; and he scarce could brook 



— 116 — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Il faudrait pouvoir retenir l'eau dans le tamis 
des sorcières 

Et être le tout-puissant seigneur des Elfes et 
des Fées, 

Pour t'aventurer ainsi! Cela me remplit de 
stupeur 

De te voir, Porphyro, la veille de la Sainte- 
Agnès. 

Dieu m'aide! madame jolie fait la magicienne, 

Ce soir — que les bons anges la déçoivent! 

Mais laisse-moi rire en ce moment — j'ai 

moult temps de pleurer. 

§ 
i5 

Faiblement elle rit sous la lune alanguie, 
Pendant que Porphyro regarde fixement, 
Comme l'enfant perplexe regarde une vieille 

grand'mère 
Qui tient fermé le beau livre des merveilleuses 

énigmes, 
Tandis que ses besicles sur le nez elle siège au 

recoin de l'âtre, 
Mais ses yeux se mettent bientôt à briller, 

pendant qu'elle raconte 
Le projet de sa dame, et il peut à peine l'entendre 



117 



Eve ov Si. Agnes 

Tcars, at the thought of those enchantments 
cold, 
And Madeline asleep in lap ot legends old. 

Ki 

Sudden a thought came like a full-blown rose, 
Flushing his brow, and in his pained heart 
Made purple riot : then doth he propose 
A stratagem, that makes the beldame start : 
11 A cruel man and impious thou art : 
u Sweet lady, let her prav. and sleep. and 

dream 
" Alone with her good angels, far apart 
kk From wicked men like thee. Go. go! — I 

deem 
" Thou canst not surely be the same that thou 

didst seem/' 



li I will not harm her, bv ail saints I 

swear." 
Quoth Porphyro : " O may I ne'er find 

grâce 

— tiS — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Sans larmes, à la pensée de ces froids maléfices, 
Et de Madelinc assoupie au sein de légendes 
vieilles. 

i(i 

Une idée soudaine lui vint comme une rose 

épanouie, 
Empourprant tout son front et dans son cœur 

endolori 
Fit un rouge tumulte, alors il proposa 
Un stratagème à la vieille qui la fit sursauter : 
« Tu es un homme impie et cruel : 
— La jolie dame, laisse-la prier, sommeiller et 

rêver 
Seule avec les bons anges, bien loin 
Des mauvais hommes de ta sorte. Va — va — 

je ne te crois plus 
Celui que tu me semblais être. 

T 7 

« Je ne lui ferai pas de mal, par les saints je le 

jure », 
S'écria Porphyro : « O puissé-je ne plus trouver 

grâce, 

— 119 — 



Eve of St. Agnes 



•• When my weak voiceshall whisper its las-t 

praver, 
u I£ <»ne of her soft ringlets I displace, 
" Or look with ruffian passion in her face : 
•• Good Angela, believe me by thèse teai 
• Or I will, even in a moment' s space, 
'• Awake, with horrid shout. mv foemen"> 

ears, 
11 And beardthem, though thev be more fang'd 

than wolves and bearx*" 

18 

•• Ah! why wilt thou arïright a feeble soûl? 
•• A poor, weak, palsy-stricken. churchyard 

ihing, 
" Whose passing-bell mav ère the midnight 

toll; 
•• Whose prayers for thee, each morn and 

evening, 
" Were never miss'd." — Thus plaini: 

doth she bring 
A gentler speech from burning Porphyro : 
So wofùl, and of such deep sorrowing, 
That Angela gives promise she will do 
Whatever he shall wish, betide her weal or woe. 

— I20 — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Quand ma faible voix murmurera sa prière 

dernière. 
Si je déplace une de ses douces boucles, 
Si je regarde avec une passion brutale son visage. 
Bonne Angèle, croyez-moi, par ces larmes, 
Ou bien je vais dans l'espace d'un moment 
Éveiller, d'un horrible cri, les oreilles de mes 

ennemis, 
Et les défier, eussent-ils plus de crocs que des 

loups et des ours. » 

18 

— Ah ! pourquoi veux-tu effrayer une âme faible. 
Pauvre, dolente, frappée de paralysie, proche 

du cimetière, 
Dont le glas peut sonner avant minuit, 
Dont les prières pour toi, chaque matin et soir. 
N'ont jamais été oubliées. — Gémissant ainsi 

elle inspire 
De plus douces paroles au brûlant Porphyro, 
Si malheureux, si profondément affligé, 
Qu'Angèle promet qu'elle fera 
Tout ce qu'il désire, qu'il en advienne bien ou 

mal pour elle. 



— 121 — 



Eve or St. Agnes 



*9 

Which was. to lead him, in close secrecv, 
Even to Madeline's chamber. and there hide 
Him in a closet, of such privacv 
That he might sec her beautv unespied, 
And win perhaps that night a peerless bride. 
While legion'd faeries pac'd the corvelet, 
And pale enehantment held her slecpv-ev'd. 
Never on such a night hâve loyers met, 
Since Merlin paid his Démon ail the 
monstrous debt. 



20 

u It shall be as thou wishest." said the Dame : 
• k Ail cates and dainties shall be stored there 
44 Quickly on this feast-night : by the tambour 
frame 

— 122 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



«9 

Et elle lui promet de l'amener, en profond 

secret, 
A la chambre même de Madeline, et de l'y 

cacher 
Dans un cabinet si privé 
Qu'il pût voir sa beauté sans être espionné 
Et gagner peut-être cette nuit une fiancée 

incomparable 
Pendant que les fées en légion dansent sur la 

courtepointe 
Et qu'un pâle enchantement tient ses paupières 

closes. 
Jamais en une nuit pareille ne se rencontrèrent 

des amants 
Depuis que Merlin paya à son démon toute la 

monstrueuse dette. 



20 



« Ce sera comme tu le désires, dit la vieille. 
Des mets délicats, des friandises seront 

réunis là 
Vivement pour cette fête de nuit; 



123 — 



Eve or St. Agnes 



" Her own lute thou wilt sec : no lime to 

s parc, 
" For I am slow and feeble, and scarce 

darc 
u On such a catering trust mv dizzy head. 
u Wait here, my child, with patience; kneel 

in praver 
k> The while : Ah! theîi must needs the lady 

wed, 
' k Or may I never leave my grave among the 

dead." 

21 

So saying, she hobbled off with busy fear. 
The lover's endless minutes slowly pass'd 
The dame rcturn'd and whisper'd in his ear 
To follow her; with aged eves aghast 
From fright of dim espial. Safe at last, 
Through many a dusky gallery, thev gain 



— 124 — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Tu verras son propre luth près du métier à 

broder. 
Nul temps à perdre, car je suite lente et faible. 
Osant à peine confier cette mission à ma tête 

étourdie. 
Attends ici, mon enfant, avec patience, 

agenouille-toi en prière 
Pendant ces temps — ah ! il faudra bien que tu 

épouses la dame, 
Ou puissé-je ne jamais quitter ma tombe d'entre 

les morts. 

21 

Ce disant, elle s'en alla en clopinant, tremblante 

de hâte et de peur. 
Les minutes interminables de Famant s'écoulent 

avec lenteur. 
La bonne dame revient, et lui murmure à 

l'oreille 
De la suivre, ses veux de vieille rendus 

hagards 
Par la crainte de voir luir des yeux dans les 

ténèbres. 
Par de sombres galeries, ils passent saufs, et 

atteignent enfin 

— 125 — 



Eve of St. Agnes 



The maiden's chamber, silken, hush'J ;md 

chaste; 
Where Porphvro took covert, plets'd amain. 
His poor guide hurried back withagues in her 

brain. 



Her falt'ring hand upbn the balustrade. 
Old Angela was feeling for the stair, 
When Madeline. St. Agnes* charmed maid. 
Rose, like a mission'd spirit. unaware : 
With silver taper's light. and pious care, 
She turn'd, and down the aged gossip led 
To a safe level matting. Now prépare. 
Young Porphvro. for gazing on that bcd; 
She cornes, she cornes again. like ring-dovc 
fray'd and fled. 



— 12^ — 



La veille de la Sainte- Agnès 

La chambra de la demoiselle, soyeuse, 

silencieuse et chaste, 
Et Porphvro s'y blottit tout joyeux. 

S«jn pauvre guide s'éloigne avec hâte, le cerveau 
frissonnant de fièvre. 



La main hésitante sur la rampe. 

La vieille An^èle cherchait des pieds les 

marches 
Quand Madeline, vierge charmée de sainte 

Agnès. 
Surgit comme un esprit annonciateur 
A la lumière d'un flambeau d'argent. Avec un 

soin pieux 
Elle revient, et conduit la vieille commère 
Jusqu'à un palier natté et sûr. 
Maintenant prépare, jeune Porphvro, tes 

regards pour cette couche. 
Elle vient, elle revient, telle une colombe 

effrayée qui s'enfuit. 



— 127 — 



Eve of St. Agnes 



23 

Out went thc taper us she hurried in : 

Its little smoke, in pallid moonshisne. died : 

She clos'd thc door, she panted, ail akin 

To spirits of the air. and visions wide : 

No uttered svllable, or, woe betide! 

But to her heart, her heart was voluble. 

Paining with éloquence her balmy side: 

As though a tongueless nightingale should 

swell 
Her throat in vain, and die. heart-stifled. in 

her dell. 



24 

Acasement highand triple-arch'd there was. 

Ail garlanded with carven imag ries 

Of fruits, and flowers, and bunches of knot- 

grass, 
And diamonded with panes of quaint device, 
Innumerable of stains and splendid dyc^. 
As are the tiger-moth's deep-damask'd 

win^s; 

— 128 — 



La veille de la Sainte-Agnès 

23 

Le flambeau s : éteint comme elle rentre avec 

hâte, 
Sa légère fumée meurt dans le pâle clair de lune. 
Elle clôt la porte, elle palpite, sœur 
Des esprits de Pair, et des visions éperdues. 
Qu'aucune syllabe ne s'exhale, ou malheur à 

elle : 
Mais à son cœur, son cœur parlait profusément 
Endolorissant de son éloquence son flanc 

embaumé, 
Tel un rossignol privé de voix enfle 
Son gosier en vain, et meurt dans un vallon, 

étouffé par son cœur ! 

24 

Une haute fenêtre dressait là ses trois arceaux, 
Toute enguirlandée de sculptures, 
De fruits, de fleurs et de gerbes de renouée 
Et losangée de vitres aux bizarres dessins, 
Aux nuances, aux taches splendides 

innombrables, 
Comme les ailes d'une phalène tigrée de 

pourpre sombre ; 

— 129 — 



Eve of St. Agnes 



And in the midst, 'mong thousand herald ri es, 

And twilight saints, and dim emblazonings, 
A shielded scutcheon blush'd with hlooJ of 
queens and kings. 



23 

Full on this casement shone thc wintry 

moon, 
And threw warm gules on Madeline's hiir 

breast, 
As down she knelt for heaven's grâce and 

boon : 
Rose-bloom fell on her hands, together prest, 
And on her silver cross soft amethyst. 
And on her hair a glory, like a saint : 
She seem'd a splendid angel, newly drest, 
Save wings, for heaven : — Porphyro grew 

faint : 
She knelt, so pure a thing, so frcc from 

mortal taint. 



— i3o — 



La veille de la Sainte-Agnès 



Et au centre parmi cent emblèmes héraldiques 
Les saints crépusculaires, le blason 

pénombreux, 
Un bouclier armorié rougissait du sang de 

reines et de rois. 



2 b 

Sur la croisée brillait en plein la lune d'hiver, 
Jetant de chaudes gueules sur le sein de 

Madeline, 
Comme elle s'agenouillait pour demander au 

ciel grâce et bénédiction. 
Une rose lueur tombait sur ses mains unies en 

prière, 
Et sur sa croix d'argent, une douceur 

d'améthyste. 
Et sur ses cheveux une auréole comme aux 

saintes : 
Elle semblait un ange resplendissant. 

nouvellement paré. 
Auquel seules manquent des ailes pour le ciel : 

Porphvro se sentit défaillir. 
Elle était agenouillée, si pure, si dégagée de 
souillures mortelles. 

— i3i — 



S r. Agn 



Anon his heart revives : her vespers donc. 

ail its wreathed pearls her hair >hc fi 
Unclasps her warmed jewels <»nc by <>ne: 
L «ena her l'ragrant boddice; bv degrees 
Her rich attire creeps rustliniz to her knc-- : 
Half-hidden. like a mermaid in sea-weed. 
Pensive awhile she dreams awàke, and - 
In fanev. fair St. Agnes in her be 
But dares nut look behind. or ail the charm 
isfled. 



Soon. trembling in her soft and chilly oest, 

In - .vakeful swoon, per;~ he lav. 

:il the poppied warmth of sleep oppres 



— D2 — 



La veille de la Sainte- Agnès 



26 

Mais le cœur de Porphyro renaît; ses prières 

du soir dites, 
De toutes ses perles tressées elle délivre ses 

cheveux, 
Détache un à un ses bijoux, tièdes de sa chair, 
Délace son corsage parfumé; peu à peu 
Ses riches vêtements glissent en bruissant 

jusqu'aux genoux : 
La voilant à demi telle une sirène dans les 

algues, 
Pensive, un instant elle rêve tout éveillée, et 

imagine 
Qu'elle voit la belle sainte Agnès sur son lit, 
Mais n'ose pas se retourner, ou le charme va 

s'envoler. 

2 7 

Bientôt, tremblante de la douceur frileuse du 

nid, 
Comme en une sorte d'évanouissement 

conscient, elle repose perplexe, 
Jusqu'à ce que les chauds pavots du sommeil 

accablent 

— i33 — 



Kve or St. Agnes 



Her soothed limbs, and soûl fatigued awav; 
Flown, like a thought, until the morrow- 

day; 
Blissfullv haven'd both from joy and pain ; 
Glasp'd like a missal where swart Paynims 

prav; 
Blinded alike from sunhsine and from rain. 
As though a rose should shut. and be a bud 



28 

Stol'n to this paradise, and so entranced. 
Porphvro gaz'd upon her emptv dress, 
And listen'd to her breathing, if it chanced 
To wake into a slumberous tenderness; 
Which when he heard, that minute did he 

blcss, 
And breath'd himself : then from the closet 

crept, 
Noiseless as fear in a wide wilderness. 
And over the hush'd carpet, silent. stept. 
And'tween the curtains peep'd, where, lo! — 

how fast she slept. 

- i3 4 - 



La veille de la Sainte-Agnès 

Ses membres épuisés et son âme emportée de 

fatigue : 
Envolée comme une pensée jusqu'au jour 

prochain, 
Délicieusement abritée dans ce port contre les 

joies et les douleurs. 
Close comme un missel où prient des païens 

basanés, 
Défendus autant contre le soleil que contre la 

pluie 
Comme si une rose se refermait, et bouton 

redevenait. 

28 
Entré furtivementdansce paradis et toutextasié, 
Porphvro regarde longuement les vêtements 

vides de Madeline, 
Ecoute son souffle, pour voir s'il ne devait pas 
Se transformer dans la tendre et profonde 

respiration du sommeil. 
Il respire alors lui-même; etdu réduit il se glisse, 
Aussi silencieusement qu r un homme terrifié 

dans une vaste solitude, 
Et sur le tapis sourd en silence il se glisse 
Et à travers les rideaux regarde : oh! comme 

profondément elle dort! 

- i35 — 



Eve of St. Agnes 



29 

Then bv the bed-side. where the faded moon 
Made a dim, silver twilight, soft he set 
A table, and. half anguish'd. threw thereon 
A cloth of woven crimson, gold, and jet : - 
O for some drowsv Morphean amulet! 
The boisterous. midnight. festive clarion. 
The kettle-drum 7 and far-heard clarionet. 
Affray his ears. though but in dying tone : — 
The hall door shuts again, and ail the noise is 
gone. 



;>o 

And still she slept an azure-lidded sleep. 
In blanched linen. smooth, and lavender'd. 
While he from forth the closet brought a 

heap 
Of candied apple. quince. and plum. and 

gourd; 



— i36 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



29 

Alors près du lit où la lune déclinante 

Fait un terne crépuscule d'argent, doucement 

il pose 
Une table, et encore anxieux y jette 
Une étoffe tissée de pourpre, d'or, et de jais. 
O qui lui donnerait quelqu'endormeuse 

amulette de Morphée! 
Le bruvant et joveux clairon de ce minuit 

festoyant, 
Les timbales, et les lointaines clarinettes 
Vont effrayer son oreille, bien que les sons 

aillent en se mourant; 
La porte de l'entrée se ferme de nouveau : tout 

bruit cesse. 

3o 

Et elle dormait toujours, d'un sommeil aux 

paupières azurées, 
Dans le lin blanc, et doux et fleurant la lavande, 
Pendant que de sa cachette il rapporte un 

monceau 
De pommes candies, de coings, de prunes, et 

de melons 

à 
— i-V — 

S. 



Eve <>r St. Ac.m s 



With jellies soother than the creamy curd, 
And lucent svrops, tinct with cinnamon: 
Manna and dates, in argosy transferr'd 
From Fez; and spiced dainties, every onc. 
From silken Samarcand to cedar'd Lebanon. 



3i 

Thèse délicates he heap'd with glowing hand 
On golden dishes and in baskets bright 
Of wreathed silver : sumptuous they stand 
In the retired quiet of the night, 
Filling the chilly room with perfume lii;ht. — 
* k And now, my love, my seraph fair, awakc ! 
ct Thou art mv heaven, and I thineeremite : 
" Open thine eyes, for meek St. Agnes' sake, 
•* Or I shall drowse beside thee, so my soûl 
doth ache.'* 



— i38 — 



La veille de la Saixte-Agxès 

Avec des gelées plus douces que la crème caillée 
Et de radieux sirops au parfum de cannelle, 
Du miel et des dattes apportées par des galions 
De Fez, et des friandises épicées venant toutes 
De la soyeuse Samarcande ou du Liban riche 
en cèdres. 

il 

Et toutes ces délices il les entasse d'une main 

ardente 
Sur des plats d'or, et dans des corbeilles 

brillantes 
D'argent tressé, elles s ? élèvent somptueuses 
Dans la retraite calme de la nuit, 
Emplissant la chambre fraîche de parfums 

légers. 
Et maintenant mon amour, mon clair chérubin, 

éveille-toi, 
Toi, tu es mon Ciel et moi ton ermite. 
Ouvre tes yeux de grâce, pour la douce sainte 

Agnès, 
Ou près de toi je vais m'assoupir, tant mon 

àme est chargée de souffrance. 



i3q — 



Eve of St. Agnes 



32 

Thus whispering, his warm, unnerved arm 
Sank in her pillow. Shaded was her dream 
By thc dusk curtains : — 'twas a midnight 

charm 
Impossible to melt as iced stream : 
The lustrous salvers in the moonlightgleam ; 
Broad golden fringe upon the carpet lies : 
It seem'd he never, never could redeem 
From such a stedfast spell his ladv's eyes ; 
So mus'd awhile, entoii'd in woofed phantasies. 



33 

Awakening up, he took her hollow lute, — 
Tumultuous, — and, in chords that tenderest 

be, 
He play'd an ancient ditty, long since mute, 
In Provence call'd, "La belle dame sans 

mercy :" 



— 140 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



32 

Murmurant ainsi, il glisse son bras chaud et 

fébrile 
Sous les coussins. Le rêve de Madeline était 

abrité 
Par la nuit des rideaux : c'était un philtre 

nocturne 
Plus difficile à rompre qu'un torrent gelé. 
Les étincelants plateaux reluisent sous la lune, 
Les larges franges dorées traînent sur les tapis : 
Jamais, jamais, lui semblait-il, il ne pourrait 

libérer 
D'un aussi magique emprisonnement les yeux 

de sa dame. 
Et ainsi rêva-t-il longtemps, emprisonné dans 
le réseau que tissait sa fantaisie. 

33 

Mais enfin, il sortit de sa torpeur, et saisit le 

luth creux. 
Et fiévreusement sur la tendre chanterelle 
Il joue une ancienne chanson, depuis 

longtemps oubliée, 
Appelée en Provence : la Belle Dame sans 

Mercy. 



141 



Eve or St. Agnes 



Close t<> hcr car touehing ihe melody; — 
Wherewith disturb'd, she utter'd a soft 

ihoan : 
He ceas'd — she panted quick — and suddenly 
Her blue arïraved eyes wide open shone : 
Upon his knees he sank, pale as smooth- 

sculptured stone. 



Her eyes were open, but she still beheld. 
Now wide awake, the vision of her sleep : 
There was'a painful change, that nigh 

expell'd 
The blisses of her dream so pure and deep 
At which fair Madeline began to weep, 
And moan forth witless words with manv a 

sigh; 
While still her gaze on Porphyro would 

keep; 
Who knelt, with joined hands and piteous 

eye, 
Fearing to move or speak, she look'd so 

dreamingly. 



— 142 



La veille de la Sainte-Agnès 

Et près de son oreille il joue la mélodie, 
Qui la trouble, et doucement elle gémit. 
Il cesse, elle soupire plus fort et soudain 
Ses yeux bleus agrandis d'effroi brillent 

largement ouverts. 
Il tombe à genoux, pâle comme la lisse pierre 

sculptée. 

3 4 

Ses yeux étaient ouverts, mais elle gardait 

encore 
Bien que tout éveillée la vision de ses songes, 
Douloureux changement! qui chassait ainsi 
Les délices profondes et pures de son rêve. 
La charmante Madeline commence à pleurer 
En balbutiant des mots dénués de sens avec 

tant de soupirs 
Et cependant son regard resta fixé sur 

Porphyro; 
A genoux, mains jointes et les yeux pitoyables, 
Il retient ses paroles et ses gestes tant elle avait 

l'air d'une qui rêve. 



- i 4 3 - 



K\ 1 « St. Agni - 



5b 

•' Ah. Porphyrol" said she. " but cven now 
•' Thv w.ice was at sweet tremble in mine ear. 
u M a Je tuneable with everv sweetest vow; 
" And those sadeyes were spiritual and 

clear : 
11 How change thon art! h<>w pallid chill, 

and drearl 
•■ Give me thaï voice again, my Porphyro, 
" Those looks immortal. those complainings 

dear! 
11 Oh leave me not in this eternal woe, 
For ifthou diest. mv Love. 1 know not where 

10 g 



36 

Bevond a mortal man impassion'd far 
At thèse voluptuous accents, he ar< 
Kthereal. tiush'd. and like a throbbing star 
OT mid the sapphire heaven'sdeep repose; 



— M4 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



35 

Ah! Porphyro! dit-elle, il n'y a qu'un instant 
Ta voix résonnait délicieusement à mon 

oreille 
Faisant une tremblante harmonie de chacun 

de tes serments, 
Tes tristes yeux étaient vivants, pleins de 

douceurs et clairs ! 
Quel changement t'advint? comme tu es pâle, 

glacial et morne. 
Rends-moi ta voix que j'entendais, mon 

Porphvro. 
Ces regards infinis, ces plaintes trop aimées. 
Oh! ne me laisse pas dans cette affliction sans 

fin 
Car si tu meurs, mon amour, que pourrais-je 

devenir? 

36 

Emporté plus loin qu'une passion mortelle 
Par ces voluptueux accents, il se lève 
Séraphique, rayonnant et tel une étoile qui 

palpite 
Dans le profond et calme saphir du ciel. 

— 145 — 



Eve of St. Agnes 



Into her dream he melted, as the rose 
Blendeth its odour with the violet, — 
Solution sweet :meantime the frost-wind 

blows 
Like Love's alarum pattering the sharp sleet 
Against the windo\v-panes; St. Agnes' moon 
hath set. 



37 

"Tis dark : quick pattereth the flaw-blown 

sleet : 
" Thisisno dream, my bride, my Madeline! " 
*Tis dark : the iced gusts still rave and beat : 
No dream, alas! alas! and wce is mine! 
Porphyro will leave me hère to fade and 
pine. — 
'• Cruel! what traitor could thee hither 

bring? 
" I curse not, for mv heart is lost in thine, 
" Though thou forsakest a deceived thing; — 
" A dove forlorn and lost with sick unpruned 
wing."' 



a 



— '46 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



Il pénètre son rêve comme la rose 
Confond son odeur avec celle des violettes 
En un mélange enivrant : et cependant la bise 

gelée souffle 
Et comme un signal d'alarme de l'Amour, le 

grésil aigu 
Crépite sur les croisées : la lune de Sainte- 
Agnès disparaît. 



37 

Il fait sombre : et sous les rafales retentit la 

pluie serrée. 
Ceci n'est pas un rêve, ô ma fiancée, ô Madeline! 
Il fait sombre; les souffles glacés se déchaînent 

et frappent follement. 
Ceci n'est pas un rêve? hélas! hélas! le malheur 

vient à moi. 
Porphyro me laisse ici m'étioler et dépérir. 
Cruel! quel est le traître qui t'amena ici! 
Je ne crie pas mes plaintes, car mon cœur est 

enfermé dans le tien, 
Bien que tu m'abandonnes et me trompes, 
Colombe délaissée et perdue aux ailes brisées. 



147 — 



Eve of St. Agnes 



38 

" My Madeline! svveet dreamer! lovely 

bride! 
44 Say, may I be for aye thv vassal blest? 
" Thv beauty's shield, heart-shap'd ana 

vermeil 4yld? 
" Ah, silver shrine, hère will I take my rest 
" After so many hours of toil and quest, 
" A famish'd pilgrim, — sav'd by miracle. 
" Though I hâve found, I will not rob thv 

nest 
" Saving of thy sweet self; if thou think'st 

well 
" To trust, fair Madeline, to no rude inridel. 



39 

u Hark! 'tis an elfin-storm from faery land, 
u Of haggard seeming, but a boon indeed : 
" Arise — arise! the morning is at hand ; — 



— 148 — 



La veille de la Sainte-Agnès 



38 

Madelineî ô bien-aimée! douce rêveuse! 

adorable fiancée! 
Dis, puis-je être toujours ton vassal 

bienheureux? 
De ta beauté, le bouclier en forme de cœur et 

teint de pourpre? 
Oh! temple d'argent, c'est ici que je trouve le 

repos 
Après tant d'heures de peines et de poursuites. 
Je suis un pèlerin affamé et sauvé par miracle. 
L'ayant trouvé, je ne saurai rien dérober de 

ton nid 
Si ce n'est toi-même, ô douceur! ne veux-tu 

pas te confier, 
Belle Madeline, à des mains fidèles qui ignorent 

la violence? 

3 9 

Écoute! cette tempête enchantée nous vient du 

pays féerique! . 
Elle semble folle de haine, elle n'est que 

bienfaisante; 
Lève-toi — lève-toi — le matin est proche. 

— 149 — 



Eve of St. Agnes 



kk The bloatcd wassaillers will never heep : — 
tw Let us away, mv love, with happv speed: 
k - There are no ears to hear. or eves to 

see, — 
" Drown'd ail in Rhenish and the sleepv 

mead : 
11 Awake! arise! mv love, and fearless be, 
" For o'er the southern moors I hâve a home 

for thee." 



40 

She hurried at his words, beset with fears, 
For there were sleeping dragons ail around, 
At glaring watch, perhaps. with ready 

spears — 
Down the wide stairs a darkling wav they 

found. — 
In ail the house was heard no human sound. 



— i?o — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Les buveurs gonflés de vin ne prêteront nulle 

attention. 
Viens, mon amour! que nous partions avec 

une hâte heureuse, 
Il n'y a point d'oreilles pour entendre, point 

d'yeux pour voir; 
Ils sont tous novés dans les vins Rhénoiset les 

boissons assoupissantes. 
Éveille-toi! lève-toi! mon amour, et sois sans 

crainte, 
Car vers le sud au delà des Landes, ta demeure 

t'attend ! 



40 

Elle se hâte à ces mots, assaillie par mille 

terreurs, 
Car il y avait des dragons dormant autour 

d'elle 
Ou peut-être aux aguets, les yeux étincelants, 

les lances en avant. 
En bas des grands escaliers ils trouvent un 

chemin enténébré. 
Dans toute la maison, nul bruit humain ne 

s'entend. 

— 1 5 1 — 



Eve of St. Agnes 



A chain-droop'd lampwas flickering by each 

door; 
The arras, rich with horseman, hawk, and 

hound, 
Flutter'd in the besieging wind's uproar; 
And the long carpets rose along the gusty floor. 



4i 

They glide, like phantoms, into the wide 

hall; . 
Like phantoms, to the iron porch, they glide; 
Where lay the Porter, in uneasy sprawl, 
With a huge empty flaggon by his side : 
The wakeful bloodhound rose, and shook 

his hide, 
But his sagacious eye an inmate owns : 
By one, and one, the bolts full easy slide : — 
The chains lie silent on the footworn 

stones; — 
The key turns, and the door upon its hinges 

groans. 



12? — 



La veille de la Sainte-Agnès 

Au bout d'une chaîne une lampe se balance 

devant chaque porte. 
Les tapisseries riches de cavaliers, de faucons 

et de meutes 
Tremblent assiégées par les hurlements du 

vent. 
Et les longs tapis se soulèvent sur les parquets 

venteux... 

V 

Ils glissent, tels des fantômes, dans le vaste hall, 
Tels des fantômes, sous le porche de fer ils se 

glissent. 
Là où le portier gît étendu plein de malaise, 
Près d'un profond pichet vidé, 
Le vigilant chien de garde se redresse, le cuir 

hérissé, 
Mais son œil sagace a reconnu une habitante. 
Un par un, les verrous avec facilité cèdent, 
Les chaînes tombent silencieuses sur les pierres 

usagées. 
Les clefs tournent, et la porte grince sur ses 

charnières. 



i53 — 



Eve or St. Agnes 



4? 

And they are gone : aye, âges long a§ 

Thèse lovers fled away into the storm. 
Thain ight the Baron dreamt of many a woe, 
And ail his warrior-guests. with shade and 

îWm 
Of witch. and démon, and large coffin-worm 
Were long be-nightmar"d. Angela the old 
Ditrd palsv-twitch'd. with meagre face 

deform : 
The Beadsman. after thousand aves told. 
For ave unsought for slept among his ashes 

cold. 



— i-M 



La veille de la Sainte-Agnès 



42 

Et ils sont partis — oui, il y a bien 

longtemps 
Que ces amants s'enfuirent dans la tempête. 
Cette nuit-là, le baron rêva de malheurs sans 

nombre 
Et ses hôtes, les guerriers, torturés par des 

ombres et des formes 
De sorciers, de démons, de grandes larves de 

cimetières 
Se débattirent dans les cauchemars. Angèle, la 

vieille, 
Mourut tordue par une attaque, sa maigre face 

déformée. 
Le diseur de chapelets, après son millième Ave, 
Pour toujours oublié s'endormit dans ces 

cendres glacées. 



ir? — 



IV 



FRAGMENTS DE HYPERION 
QUELQUES SONNETS 



HYPERION 
Book I. 



Deep in the shady sadness of a vale 
Far sunken from the healthv breath of morn. 
Far from the rierv noon, and eve's one star. 
Sat gray-hair"d Saturn. quiet as a stonc, 
Still as the sileace round about his lair: 
Forest on forest hung about his head 
Like cloud on cloud. No stir of air was there 
Not so much life as on a summcr's day 
Robs not one light seed from the feather'd 
grass. 



— [58 



Hyperion 



Tout au fond de l'ombreuse tristesse d'une 

vallée, 
loin du souffle vivifiant du matin, 
loin du midi brûlant et de l'étoile unique 

du soir, 
Saturne aux cheveux gris était assis, immobile 

comme une pierre, 
muet comme le silence environnant son 

repaire. 
Autour de sa tête, les forêts s'étageaient sur 

les forêts 
comme des nuées sur des nuées. 
Aucun mouvement dans l'air; — 
moins de souffle encore, qu'il n'en faut un 

jour d'été 
pour dérober la plus légère graine aux 

graminées, 



159 



Hyperion 

But where the dead leaf fcll, there did 

it rest. 
A stream went voiceless hv. still deadened 

more 
By reason of his fallen divinity 
Spreading a shade : the Naiad 'mid her reeds 
Press'd her cold finger closer to her lips. 

Along the margind-sand large foot-marks 
went, 
No further than to where his feet had strav'd, 
And slept thcre since. Upon the soddcn 

ground 
His old right hand lay nerveless, listless, 

dead, 
l nsceptrcd; and his realmless eves were 

closed; 
While his bow'd head seem'd list'ning to the 

Earth, 
His ancient mother, for some comfort vct. 

It seem'd no force could wake him from 
his place; 
But there came one, who with a kindred hand 



16 > 



HVPERION 

mais là, où la feuille morte tombait, elle 

reposait. 
Un ruisseau coulait sans voix, amorti encore 

davantage 
par L'ombre de sa divinité déchue. 
La Naïade parmi ses joncs 
pressait plus étroitement ses lèvres d'un 

doigt glacé. 
Le long du bord sablonneux de larges 

empreintes 
cessaient là où les pieds du dieu s'étaient 

arrêtés 
pour ne plus bouger ensuite. Sur le sol 

détrempé 
sa droite vénérable reposait sans force, 

indifférente, morte, 
sans sceptre; et ses veux sans empire 

étaient clos. 
Sa tête penchée semblait écouter la Terre, 
son antique mère, pour qu'elle le consolât 

encore. 
Il semblait qu'aucune force ne pourrait 

réveiller; 
mais il vint quelqu'un qui, d'une main 

familière, 

— 161 — 



H: 

g 

though to onc ■-.. 

h not. 

Bv her in stature 
r. 
ta'en 

ailles bv the hair and bc 
Or with a finr 
Her face was large as that of Mem 

sphinx. 
PedestaTd haply in t 

: 
But oh ! ho w unlike marbl e 
H -.-■•':■.:_-..:'_;.::' s . rr ■":..::. : rr.a»ie 
Sorrow more beautifùl tl 
There was a listening feaa 

._ 
r. •■ .: a . 



— ioe 



Hyperion 

toucha ses larges épaules, après s'être incliné 
profondément avec vénération, bien qu'il ne 

le vit pas. 
C'était une déesse de l'enfance du monde; 
auprès d'elle la stature de l'amazone 
eût paru celle d'an pygmée — elle aurait pris 
Achille par les cheveux et lui aurait courbé 

la nuque, 
ou d'un doigt arrêté la roue d'Ixion. 
Sa face était large comme celle du sphynx 

Thébain 
trônant autrefois dans la cour de quelque 

palais 
quand les sages demandaient leur science à 

Égvpte. 
Mais combien peu semblable au marbre était 

sa figure 
et combien belle, si sa souffrance n'avait pas 

rendu 
la Souffrance plus belle encore que la Beauté. 
Il y avait une attente et une terreur dans son 

regard, 
comme si le malheur commençait seulement 
*et que les nuages avant-coureurs des mauvais 
jours 

— i63 — 



Hyperiom 

Had spent their malice, and the sullen rear 
Was with its stored thunder labouring up. 
One hand she press'd upon that aching spot 
Where beats the human heart, as if just there, 
Though an immortal, she felt cruel pain : 
The other upon Saturn'n bended neck 
She laid, and to the level of his ear 
Leaning with parted lips. some words she 

spake 
In solemn tenour and deep organ tone : 
Some mourning words, which in our feeble 

tongue 
Would corne in thèse like accenst; O how frail 
To that large utterance of the early Gods! 
« Saturn, look up! — though wherefore, poor 

old King? 
• I hâve no comfort for thee, no not one : 
a I cannot sav, k O wherefore sleepest thou" 
« For heaven is parted from thee, and the 

earth 
i Knows thee not, thus afflicted, for a God; 



- 164- 



Hyperion 

avaient épuisé leur rage — et qu'enfin l'armée 

morose 
qui le suivait, avançait, toute chargée de 

tonnerre. 
Elle posa une main là où souffre 
le cœur humain, comme si là elle sentait, 
quoique immortelle, une cruelle douleur : 
l'autre était appuyée sur le cou penché de 

Saturne; 
courbée à la hauteur de son oreille, 
elle murmura quelques paroles 
pareilles dans leur solennité à la voix 

profonde des orgues : 
quelques mélancoliques paroles qui, dans 

notre propre langue, 
se peuvent traduire en ces mots, impuissants 

balbutiements, 
auprès des accents fabuleux des premiers dieux? 
— « Saturne, lève la tête! Mais pourquoi, 

pauvre vieux roi déchu? 
Je ne t'apporte aucun réconfort; non, aucun. 
Je ne puis te dire : Pourquoi dors-tu? 
Car le ciel ne t'appartient plus, et la terre 
ne reconnaît plus un dieu, dans cette 

affliction. 

— i65 — 



Hyperion 

■ And océan loo, with ail its solemn noise, 

" Has from thv sceptre pass'd; and ail the air 

[s emptied of thine hnarv majestv. 
" Thv thunder, conscious of the new 

command. 
« Rumbles reluctant o'er our fallen house; 

And thv sharp lightning in unpractis'd hands 

>corches and hurns our once serene domain. 
« O aching time! O moments hig as vears! 

AU as ve pass swell out the monstrous truth, 
« And press it so upon our weary griefs 
8 That unbelief has not a space to breathe. 
o Saturn, sleep on : — O thoughtless, whv 
did I 

« Thus violate thv slumbrous solitude? 

j 

W\\\ should I ope thv melancholv eves? 
« Saturn, sleep on! while at thv feet I weep. » 

As when, upon a tranced summer-night, 
Those green-rob'd senators of mightv woods, 
Jaleoaks. branch-charmed bv the earnest stars, 



— 166 — 



Hyperion 

Et l'océan également, avec ses rumeurs 

solennelles a passé 
hors de ta loi, et ta Majesté vénérable ne 

remplit plus l'étendue vide. 
Le tonnerre conscient d'un ordre nouveau 
roule à contre-cœur, sur notre maison déchue, 
et l'éclair rapide en des mains inhabiles 
dévaste et brûle notre domaine autrefois 

serein. 
O douloureuse époque! ô instants chargés 

comme des ans! 
Vous vous succédez tous, en grossissant la 

vérité monstrueuse 
et en écrasez si bien notre douleur accablée, 
que l'espérance ne peut reprendre haleine. 
Saturne, dors toujours : — ô inconsciente! 

pourquoi ai-je ainsi 
troublé ta solitude et ton sommeil? 
Pourquoi ai-je ouvert tes veux mélancoliques? 
Saturne, dors, pendant qu'à tes pieds je pleure. 

Ainsi que dans l'extase d'une nuit d'été, 
lorsque, verts sénateurs des vastes bois, 
les grands chênes aux branches enchantées 
par les étoiles . 

— 167 — 



Hyperion 

Dream, and su dream ail nighl without a stir. 
Save from one graduai solitary gusi 
Which eûmes upon the silence, and dies off, 
As if the ebbing air had but une wave; 
S<> came thèse words and went: the while 

in tears 
Shc touch'd her fair large forehead to the 

ground. 
Just where her falling hair mightbe 

outspread 
A soft and silken mat for Saturn ? s feet. 
One moon. with altération slow, had shed 
Her silver seasons four upon the night. 
And still thèse two were postured motionless, 
Like natural sculpture in cathedral cavern ; 
The frozen God still couchant on the earth. 
And the sad Goddess weeping at his feet : 
Until al length old Saturn lifted up 
His faded eves. and saw his kingdom gone, 
And ail the gloom and sorrow of the place. 
And that fair kneeling Goddess. 



[68 — 



Hyperion 

rêvent et rêveront toute la nuit sans remuer, 
sauf sous un souffle unique qui, graduellement, 

s'enfle, 
survient dans le silence, et meurt au loin, 
comme si l'océan de l'air s'épuisait en une 

vague : 
ainsi, ces paroles se répandirent, puis 

s'éteignirent; cependant, toute en pleurs, 
elle touchait le sol de son beau front puissant, 

et, sur les pieds de Saturne. 
ses cheveux épars s'élargissaient en un doux 

tapis de soie. 
La lune aux lents changements avait versé 
sur la nuit la douceur argentée de quatre 

saisons, 
et cependant le couple était resté immuable, 
tels les groupes sculptés par la nature dans 

les cathédrales des grottes; 
le dieu glacé, toujours étendu sur le sol, 
et la triste déesse en larmes à ses pieds. 
Cependant, à la fin. le vieux Saturne 
leva ses veux fanés et vit que son royaume 

n'était plus, 
et toute l'obscurité, et la douleur de ces lieux, 
et cette belle déesse agenouillée. 

— 169 — 

10 



Sonnet 



To one who has been long in citv pent, 
Tis verv sweet to look into the fair 
And open face of heaven, — to breathe a 
praver 

Full in the smile of the blue firmament. 

Who is more happv. when with heart's 
content, 
Fatigued he sinks into some pleasant lair 
Of wavy grass, and reads a debonair 

And gentle taie of love and languishment? 

Returning home at evening, with an ear 
Catching the notes of Philomel, — an eve 

Watching the sailing cloudlets bright career, 
He mourns that dav so soon has glided bv : 

K'cn like the passage of an angel's tear 
That faits through the clear cther silentlv. 



— 170 — 



Sonnet 



A celui qui longtemps fut emprisonné dans 

la ville, 
il est bien doux de regarder la libre étendue 
du ciel ouvert. — de murmurer une prière 
au sourire large du bleu firmament. 
Quel plus grand bonheur, pour celui-là. 
que de se laisser choir, fatigué, dans une 

plaisante couche 
d'herbes onduleuses. et de lire, le cœur 

joveux. 
une paisible et douce histoire, d'amour et 

de peines d'amour. — 
Et de rentrer le soir, l'oreille attentive 
aux plaintes de Philomèle, — les yeux fixés 
sur le passage brillant d'un étincelant nuage. 
Il se lamente qu'un jour pareil ait pu si vite 

passer : 
passer, comme tombe à travers le clair éther une 
larme d'ange, silencieusement. 

— 171 — 



On first looking 

into Chapman's Homer 

Much hâve I travell'd in the realms of gold, 

And many gooldlv states and kingdoms seen ; 

Round many western islands hâve I been 
Which bards in fealty to Apollo hold. 
Oft of one wide expanse had I been told 

That deep-brow'd Homer rul'd as his 
demesne; 

Yet did I never breathe its pure serene 
Till I heard Chapman speak out loud and bold : 
Then felt I like some watcher of the skies 

When a new planet swims into his ken; 
Or like stout Cortez when with eagle eyes 

He star'd at the Pacific — and ail his men 
Look'd at each other with a wild surmise — 

Silent, upon a peak in Darien. 



— 172 



En ouvrant Homère 

TRADUIT PAR CHAPMAN". 

Longtemps j'ai parcouru les régions dorées, 
et j'ai vu bien des états et des empires prospères ; 
j'ai contourné, dans ma course, mainte île 

occidentale, 
accordée par Apollon aux poètes ses vassaux. 
Souvent on m'a parlé d'un vaste empire 
où Homère au front puissant règne sans partage, 
mais jamais je n'ai respiré la sérénité de son 

éther, 
avant d'avoir entendu retentir la voix hardie 

de Chapman. 
Alors je me sentis pareil au guetteur du 

firmament, 
lorsqu'à ses yeux surgit une planète nouvelle; 
ou tel que le vaillant Cortez, quand ses yeux 

d'aigle 
fixaient le Pacifique — entouré de ses hommes 
qui s'entreregardaient, éperdus de surprise, 
silencieux, sur un pic du Darien. 

- i 7 3 - 

10. 



On the Grasshopper and Cricket 



The poetrv of earth is never dead : 

When ail the hirds are faim with ihe hot 

sun. 
And hide in cooling trees. a voice will 
run 
From hedjue to hedge about the new-rr. 

mead : 
That is the Grasshopper's — he takes the lead 
In summer luxurv, — he has never done 
With his delights; for when tired eut with fun 
He rests at ease beneath some pleasant v. 
The poetrv of earth is ceasing never : 
On a lone winter evening. when the fi 
Has wrought a silence, from the stove therc 

shrills 
The Cricket*s song. in warmth increasing ever. 
And seems to one in drowsiness half lost, 
The Grasshoppers among some grassy hills. 

— *74 — 



La Sauterelle et le Grillon 



La poésie de la terre ne meurt jamais; 

quand les oiseaux abattus par le brûlant soleil 

se cachent dans les arbres frais, une voix 

s'élève et court 
le long des haies, tout autour des prés 

nouvellement fauchés ; 
c'est celle de la sauterelle — qui dirige 
l'accord des joies de L'été; — elle ne cesse 
de les dire, et quand 'elle est lasse de ses jeux, 
elle se repose à l'aise parmi les herbes folles . 
La poésie de la terre ne meurt jamais ; 
dans un solitaire soir d'hiver, quand la gelée 
a fait naître le silence, le cri du grillon 
jaillit chaudement du foyer, — se haussant tant 

et plus, 
et semble aux oreilles, à moitié assoupies, 
la voix de la sauterelle, parmi les collines 

gazonneuses. 



- 175 - 



Sonnet 



The dav is gone, and ail its sweets are gone! 
Sweet voice, sweet lips, soft hand, and 
softer breast, 
Warm breath, light whisper, tender semi-tone, 
Bright eyes, accomplish'd shape, and 
lang'rous waist! 
Faded the flower and ail its budded charms, 

Faded the sight of beauty from my eyes, 
Faded the shape of beauty from my arms, 
Faded the voice, warmth, whiteness, 
paradise — 
Vanish'd unseasonablv at shut of eve, 

When the dusk holiday — or holinight 
Of frangrant-curtain'd love begins to weave 



- 176 - 



Sonnet 



Le jour est fini, et toutes ses délices sont finies ! 
Délices de la voix, délices des lèvres, douces 

mains et plus douces épaules, 
souffle chaud, léger soupir, tendres murmures, 
yeux brillants, forme parfaite et taille 

langoureuse; 
fanées les fleurs avec tous leurs bourgeons 

prometteurs, 
fanée la beauté échappée à mes veux, 
fanée la forme de la'beauté échappée à mes bras, 
avec cette voix, cette chaleur, cette blancheur, 

ce paradis! 
Tout s'est évanoui avant l'heure, au 
crépuscule finissant, 

quand le jour de fête assombri — ou la nuit de 
fête commencera à étendre les rideaux embau- 
més de l'Amour 

— l 77 — 



SONNEI 

The woof of darkness thick, for hiJ delight; 
But, as Pve read love's missal through to-day, 
Hc'll let me sleep, seeing I fast and pray. 



— i-K - 



Sonnet 

tissés d'épaisse obscurité pour voiler la joie. 
Mais comme tout le long du jour j'ai lu le 

missel de l'amour, 
il me laissera reposer, — me voyant en jeune 

et en prière. 



— i 79 _ 



Sonnet 



When I hâve fears that I may cease to be 

Before my pen has glearfd my teeming 
brain. 
Before high piled books, in characterv. 

Hold like rich garners the full ripen'd grain; 
When I behold, upon the night's starr'd face, 

Huge cloudv symbols of a high, romance, 
And think that I may never live to trace 

Their shadows, with the magie hand of 
chance; 
And when I feel, fair créature of an hour, 

That I shall never look upon thee more. 
Never hâve relish in the faerv power 

Of unreflecting love; — then on the shore 
Of the wide world I stand alone, and think 
Till love and famé to nothingness do sink. 



i>o — 



Sonnet 



J'ai peur parfois de disparaître, 

avant que ma plume ait épuisé les richesses de 

mon cerveau fécond . 
avant qu'une haute colonne de livres renferme 

en son texte, 
tels de riches greniers, une moisson bien mûrie. 
Quand je contemple sur la face étoilée de la nuit 
les vastes symboles nuageux de merveilleuses 

légendes 
et m'imagine que je ne vivrai pas pour 

retracer leurs ombre-, 
d'une main que le hasard rendra magique; 
et quand je pense, ô créature exquise d'une 

heure, 
que je ne te verrai jamais plus, 
que je ne goûterai jamais le pouvoir enchanteur 
de l'amour insouciant; — alors sur la grève 
du monde immense, je reste isolé et je songe. 
— Et l'amour et la gloire se réduisent à néant. 

— 181 — 



On seeing the Elgin Marbles. 



M v spirit is too weak — mortalitv 

Weighs heavily on me like unwilling 
sleep. 

And each imagin'd pinnacle and steep 
Of godlike hardship. tells me I must die 
Like a sick Eagle looking at the skv. 

Yet'tis a gentle luxury to weep, 

That I hâve not the cloudy winds to keep 
Fresh for the opening of the morning's eye. 
Such dim-conceived glories of the brain 

Bring round the heart an undescribable 
feud; 



— 1S2 — 



En voyant les Marbres 

du Parthénon. 



Mon esprit est trop faible : le sentiment de 

la mort 
pèse lourdement sur moi comme une torpeur 

invincible, 
et chaque pinacle et sommet d'héroïsme 

surhumain imaginé ici 
me dit qu'il me faudra mourir, 
tel un aigle malade qui regarde les cieux . 
Et cependant il m'est doux de me dire que 

si je pleure 
c'est de n'avoir pas à garder les vents 

porteurs de nuages, 
afin que leurs souffles soient frais aux yeux 

de l'Aurore naissante. 
De telles splendeurs, à peine entrevues par 

le cerveau, 
mettent autour du cœur un tumulte 
inexprimable, 

— i83 - 



On seeing thb Elgin Marbles 

So do thèse wonders a tnost dizzy pain, 
That mingles Grecian grandeur with thc 
rude 

Wasting 01 old Time — with a billowy main — 
A sun — a shadow of a magnitude. 



— 184 — 



En voyant les Marbres du Parthénox 



et ces merveilles une douleur et un éblouis- 

sement 

où se confondent la grandeur de la Grèce 

et les rudes 
atteintes de l'antique Temps — les vagues 

innombrables d'un Océan — 
Un soleil — l'ombre d'une immensité... 



— i85 — 



SONNET 

Written on a Blank Page in Sh.ûespeare's 
Poems fiuing 

A LOVEKS COMPLAINT 

Bright star, would I were steadfast as thou art — 

Not in lone splendour hung aloft the night, 
And watching. with eternal lids apart. 

Like Nature's patient, sleepless Eremite. 
The moving waters at their priestlike task 

Of pure ablution round earth's human 
s h ■ " : v - . 

ng on the new soft-fallen mask 

Of snow upon the mountains and the 
moors — 
No — yet -::11 steadfast. still unchangeable, 

Pillow'd upon mv fair love's ripening breast. 
To feel for ever its soft fall and swell. 

A.vake for ever in a sweet unrest. 
Still. still to hear her tender-taken breath. 
And so '. er — or else swoon to death. 



— 186 — 



Le Dernier Sonnet 



Brillante étoile, que n'ai-je ta constance? 
Non, splendeur solitaire suspendue dans la nuit, 
que je veuille, d'un regard éternellement ouvert, 
tel l'infatigable et patient ermite de la Nature, 
contempler les océans mouvants, dans leur tâche 

lustrale 
de purification autour des grèves souillées du 

monde; 
ou regarder sans fin le doux masque 
que la neige nouvelle pose sur les monts et 

les landes. 
Non! — si je veux ton immobile constance, 
c'est pour que, la joue appuyée sur la gorge 

naissante de mon amour, 
je puisse en sentir toujours la tendre palpitation, 
me réveiller perpétuellement dans une 

inquiétude délicieuse, 
éternellement, éternellement entendre sa 

tendre respiration, 
vivre toujours ainsi — ou défaillir dans la mort. 



- 187 ~ 



TABLE 



Préface ix 

Biographie xxv 

I 

Odes i 

La Belle Dame sans Merci 46 

II 

Poésies de Jeunesse 55 

Endvmion 76 

III 

La Veille de la Sainte-Agnès 97 

IV 

Fragment de Hypérion idj 

Quelques Sonnets 170 



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